À l’écriture au crapahut

Depuis l’expérience fondatrice du Cri de la gazette, j’ai décidé de considérer l’écriture comme un des axes fondamentaux de ma pratique théâtrale.

Écrire, d’accord… mais comment ?

De mon opinion, le comment est forcément avec d’autres. Mais si j’avais bien quelques copains et copines qui écrivaient, je ne me voyais pas former avec eux un groupe de pratique d’écriture. Le petit journal le Saintézine, qui répond un peu à cette idée, en la dépassant largement, arrivera par surprise plus tard.

À l’époque, je ne connaissais des ateliers d’écriture que les problèmes à contraintes, dans lesquels on vous demande d’écrire sans employer la lettre e, ou avec les pieds, ou je ne sais quoi d’autre, l’Oulipo étant le nirvana jamais atteignable ; ça me paraissait ridicule. Mais en farfouillant je m’aperçois que François Bon en lance justement un, d’atelier d’écriture, sur le net.

De François Bon je ne savais pas grand chose. J’avais déjà lu sa biographie des Rolling Stones, qui m’avait fortement impressionnée, et je me disais que quelqu’un qui connaissait les Rolling Stones ne pouvait être foncièrement mauvais. Et puis à Carton Plein, l’asso d’activistes que je côtoyais alors, les gens le connaissaient et le trouvait génial. Et puis ça ne coûtait que 20€. Et puis son site avait l’air pas mal. Et puis ça ne m’engageait pas beaucoup puisque c’était en ligne et pas en réel. Et puis j’avais pas d’autres pistes. Donc j’y suis allé.

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Cela fait plus d’un an maintenant, et je ne le regrette pas. J’ai découvert toute une floraison de pratiques d’écriture que je ne soupçonnais pas, un espace de création littéraire débordant de perspectives et d’approches. Nous sommes plongés dans la littérature, non pas seulement du point de vue de son sens ou de sa lecture, mais surtout du point de vue de sa réalisation.

D’abord, par l’exemple d’auteurs contemporains : comprendre le parcours d’écrivains qui vivent quasi à coté de nous, que nous pourrions rencontrer, aide à s’imaginer écrivain.

Et puis, en séparant la créativité littéraire de ce qui pourrait être l’œuvre aboutie : ce que l’écrivain pourrait écrire n’est pas l’affaire de l’atelier. L’affaire de l’atelier est de se frotter à ce qui amène l’invention, dans le rapport que l’on a avec le monde et avec soi, et ensuite, l’écrivain, s’il s’agit de ça, se débrouille. Un peu comme il y a des gammes et des musiciens.

Bien souvent, ce n’est même pas de l’invention. Bien souvent, c’est juste de la lecture, et de constater que les mots parlent, en quelque sorte. Que les mots qui ont traduit une expérience sensible la prolonge et qu’il s’agit de voyager avec.

En un an j’ai fait une vingtaine de propositions. C’est bien, intellectuellement satisfaisant, mais je m’interroge un peu sur ce que ça m’apporte concrètement. Seul un atelier (je ne sais plus lequel) m’a directement aidé à la rédaction d’un texte qui servira « en vrai » (c’était Un gentil papa au marché de Noël, pour le Saintézine, pas publié en ligne) (mais j’en parle quand même ici). Pourtant le fait est là : je me débrouille. Par exemple, sur le portrait de la ville en théâtre où j’ai écrit des textes pour les jouer ensuite… tout s’est bien passé : aucun des 300 spectateurs de la semaine ne m’a jeté de tomates pourries.

C’est du boulot. Les propositions sont souvent difficiles à comprendre, avec des tonnes de choses qu’il faudrait lire, toutes plus intéressantes les unes que les autres… je n’ai jamais su si cette difficulté de compréhension était faite exprès ou pas. (jardin secret du professeur). Au moins, l’arrivée des ateliers d’écriture en vidéo a l’avantage d’avoir amené une plus grande concision des textes accompagnateurs.

Et l’exploration patiente de tout cet entrelacs d’écritures, de vies, de découvertes est éblouissante ; c’est comme un jeu vidéo, on n’en sort jamais, il y a toujours une porte à ouvrir ou un couloir qu’on n’a pas exploré, un mot-clef prodigieux, un truc qu’on n’a pas compris ou un procédé littéraire miraculeux qu’on essaie de suite de reproduire.

Ce qui me plaît aussi est que l’on n’est jamais très loin d’une sorte d’économie de la littérature. Économie, je veux dire échange de produits et richesses. Oh bien sûr on ne parle pas boutique dans l’atelier ! Mais il se trouve dans une intelligence générale où la question de la valeur est principale.

Par elle même, la créativité littéraire est vue comme une richesse. Et comment l’échanger, comment la faire fructifier, non pas forcément en argent, mais aussi comme chose qui se connecte à d’autres.

Ou aussi le sujet de faire mouvement artistique, si modeste soit-il, la question de faire énergie ensemble, dynamisme qui emporte, et pas seulement écrire dans son petit coin des choses parfaites. J’approuve à 100% ; je peste suffisamment contre ces artistes stéphanois qui passent leur temps à exposer à l’admiration générale leur vécu ressenti sincère et autres poils de leur nombril… j’arrête tellement ça m’énerve.

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Et ensuite il faut retenir tout ça ! Vingt ateliers et c’est pas fini ça cale un peu, j’ai pris conscience que je les oubliais au fur et à mesure ! Mais je commence à m’organiser, j’ai pris des décisions. Je me suis fait une page avec liste et résumé (une compression qu’on dit quand on a fait de la littérature) de tous les ateliers que j’ai fait. Et je vais les utiliser systématiquement pour produire le maximum d’informations erronées sur twitter.

Mon protocole est le suivant : dans une situation donnée, j’essaie d’exécuter rapidement à partir de mon environnement plusieurs propositions d’atelier et produire le maximum d’informations complètement fausses.

Mais sur mes premiers essais je m’aperçois que ça ne marche pas. Assis sur un banc dans la rue, je refais bien mes ateliers comme un rosaire en suant sang et eau pour trouver ces idées de fantaisies. Mais il apparaît que la fausse information que je retiens finalement pour publication ne vient pas du tout de ce travail ?… elle me vient à l’esprit, comme si elle venait d’ailleurs… comme si une partie de moi ne fichait rien et planquait une bonne idée pour se moquer de la partie qui travaille.

Et alors la valeur travail qu’est-ce qu’en fiche l’inspiration ? Ça n’encourage pas à monter sa boîte, comme on dit.

Cela doit être parce que des tweets ce n’est pas très significatif, ce doit être ça l’explication : c’est trop petit comme texte. Heureusement d’autres projets d’écriture plus gros arrivent… moi j’ai des projets pour écrire, oui : une conférence grotesque sur les dessins qui s’agitent sur le web, d’autres balades en ville avec 300 spectateurs qu’il faut épater du moindre carrefour, le journal rigolo sur la ville amusante, un centre d’information subventionné de foire… j’ai bien besoin de Cortázar et de Novarina… et de Seî Shonagon.

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