Adieu le Saintézine

Le Saintézine était un petit journal que on faisait avec un groupe de copains. Il présentait des actualités imaginaires de la ville de Saint-Étienne et de sa région. J’en étais un peu l’inspirateur, du moins il me semble… comme tout s’est terminé dans la dispute, c’est toujours difficile de dire c’était ceci ou c’était cela.

Et oui on s’est disputé. Histoire étrange, une belle collaboration artistique, en elle-même pleine d’enseignements, pendant presque deux ans, et pouf ! une séparation un peu brutale, elle aussi pleine d’enseignements, du moins il me semble, en tous cas elle me fait réfléchir.

Oh c’est vrai le Saintézine avait un petit coté « arme de guerre » contre tous ces gens qui pensent avec spontanéité et sincérité… donc à peu près tout le monde aujourd’hui… il est impossible de vivre en dehors de son temps, mais j’avais imaginé que pour le Saintézine on pouvait faire une pause dans le concours des bonnes convictions. Mais impossible.

D’abord, le poids des urgences. Aujourd’hui, être très occupé est un des marqueurs de notre identité. Cela permet par exemple de couper la parole à n’importe qui, ou au contraire de la garder pendant 3 plombes. Quand ça devient par trop ridicule alors on se replie sur « le lâcher prise pour se retrouver soi« , que l’on considère être l’inverse, mais bien évidemment ça ne marche pas, alors on revient vite vers les urgences, meilleur placement finalement.

Les réunions du Saintézine étaient devenues un moment pénible pour moi. Réaliser un numéro devenait une course contre le temps pour surmenés. Mais je reconnais qu’il est difficile de se montrer débordé partout, sauf au Saintézine. Surtout que toute cette agitation génère une fatigue bien réelle.

Dans cette course à l’identité sincère, un truc qui émergeait était que le Saintézine devenait un représentant de nous-mêmes. Le journal, notre œuvre, nous représentait, ça nous prolongeait, et pas seulement sur des qualités artistiques que nous aurions, mais aussi en termes de respectabilités personnelles et éthiques. Pour moi, non, ça n’était pas, j’ai même tendance à fuir cette idée.

C’est vrai que c’est une question importante : une œuvre d’art représente-t-elle son créateur ? Dans les conceptions qui traînent aujourd’hui, où l’artiste exprime son moi profond : oui, évidemment. Mais moi, non, rien, je fuis.

Pour le Saintézine je voulais un journal avant tout dirigé vers les lecteurs. Soit une femme qui divorce et vient de passer la journée à s’occuper de ses mômes, ils sont enfin couchés, elle souffle, elle voit un numéro qui traîne là, le prend, le lit 5 minutes, elle trouve ces « reportages » rigolos ou extraordinaires, y retrouve sa journée, elle trouve tout ça bien, elle est contente, elle se détend.

Pour parvenir à ce résultat, l’artiste, écrivain, photographe ou graphiste, s’inspire de tout ce qu’il peut trouver, sans forcément de rapport avec les valeurs de la société – c’est en cela qu’un artiste est le plus utile, de mon opinion. Son « moi profond », si jamais une telle chose existe, suit aussi bien la pente de ce qui est bon ou mauvais, moral ou immoral, de ce qui donne envie ou de ce qui ennuie… en fait ces oppositions n’ont pas d’importance, mais il cherche ce qui marche, un tigre intime, qui pourrait peut être se résumer comme étant beau.

L’artiste peut choisir de supprimer ce qui est mauvais, ou supposé tel, dans l’évolution de son travail, c’est son droit le plus strict. Il peut prétendre, par exemple, lorsqu’il peint un nu, qu’il ne s’intéresse qu’à la grâce. Et cela peut parfaitement donner des œuvres merveilleuses. Mais il arrive aussi qu’il fasse des erreurs. Qu’il soit raciste. Que la beauté qu’il croie délivrer n’est que stéréotype. Que son humour ne fasse rire personne. Mais qui pour le lui dire ? D’autres artistes ? oui, si le dernier mot reste à ceux ou à celles qui ont créé l’œuvre. Un comité d’éthique ? je me marre. Finalement, en France, la loi commune me semble être la meilleure approche : c’est à dire que c’est le responsable de la publication qui va en prison ; au moins, comme ça, l’artiste est libre de rechercher un nouveau responsable de publication, pour recommencer.

Au Saintézine il y avait une très bonne équipe rédactionnelle. C’est si rare de pouvoir faire de l’art en équipe, et pas juste passer chacun à tour de rôle, comme dans les scènes ouvertes habituelles, que c’était comme un miracle. On discutait sur les textes et images, en comprenant l’univers de l’auteur, en lui donnant des alternatives, en remarquant que avec tel mot ça marcherait mieux, qu’avec tel contraste ça scintillerait peut être mieux, etc. Mais, de plus en plus, les photos présentées étaient blanches, les textes proposés ou publiés provoquaient des crises… j’ai jeté l’éponge.

Alors que faire ? ce n’est pas parce que j’ai abandonné le Saintézine que le problème est résolu, très loin de là. J’ai à nouveau la chance de trouver des choses qui motivent des groupes… donc il est bien évident que dans quelques temps ça va recommencer, on va à nouveau être l’enjeu de causes humanitaires sorties de facebook. Alors que faire ?

Aucune idée très précise… mon espoir est que je vois émerger une culture de l’organisation autour de moi. On voit quelques associations et/ou groupements de toutes sortes qui se penchent sur la question. Qui voient que l’individu trouve vite ses limites avec ses convictions et se fait berner total… mais qui savent que cet individu reste l’unité active, et non pas le groupement. Pour moi, une part de la solution est dans l’organisation. Si vous êtes obligés d’envoyer 40 mails, 60 SMS et 100 coups de téléphones pour informer tout le monde vous n’arriverez jamais à rien. Mais si vous envoyez un mail que tout le monde reçoit et que chacun peut répondre à tous, alors vous commencez à pouvoir parler de convictions, avec quelques chances d’être entendu.

À Saint-Étienne j’observe avec plaisir que d’autres personnalités arrivent à mener avec une certaine réussite une réflexion sur cette organisation et à la réaliser. Cela aide tout le monde, même ceux qui n’y participent pas, ça donne une culture de l’organisation.

Un des traits communs de ce mouvement est la notion de bienveillance, probablement à la suite d’une ixième manœuvre d’influence souterraine des bouddhistes, mais passons. Elle est comprise aujourd’hui comme une sorte de confiance active et heureuse dans les actes et la volonté d’autrui. Je trouve ça pas mal, car ça touche l’identité en l’appuyant sur d’autres réalités que juste soi-même. Le risque est que avec cette notion on est menacé par toutes les ridiculités du développement personnel, mais pour l’instant elle diffuse bien dans la petite société stéphanoise et donne de bons résultats je trouve, à part qu’elle épuise complètement ceux qui l’exercent, tant la demande de bienveillance est forte !

Il y a des gens comme ceux de Movilab, avec leur code source… (malheureusement ils parlent un langage incompréhensible, ça semble faire partie de leur charme) ; depuis l’affaire de Ici Bientôt je suis en sympathie avec le Crefad Loire, et leur éducation populaire du populaire par le populaire pour le populaire chez populaire ; ou les gens de La Laverie qui organisent avec le sourire et dans le calme le plus absolu des festivités de rue avec plusieurs dizaines de bénévoles, ceux-là c’est des saints ou des sorciers, je ne sais pas. Tout cela est très encourageant, surtout que l’argent n’y est pas un tabou, même si l’enthousiasme et l’éthique comme on dit aujourd’hui y font couramment figure de modèle économique… résultat, trop souvent les projets sont financés par les ventes de bière ou les subventions.

Mais, des fois, les subventions sont légitimes et, des fois, la bière est bonne.

 

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