C’est chanter que je veux

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D’abord, regarder. Plutôt loin.

Avez-vous remarqué comme le regard est une chose difficile aujourd’hui ? Alors moi je joue à regarder.

Regardez-moi regarder, resté tiré vers le haut par un fil attaché au ciel. Escalader quelque mobilier urbain pour voir plus loin de plus haut.

Je répète ; voilà un groupe de mecs habituels en maraude. Toujours à l’affût d’une provoc, style pas méchants si on les respecte.

On n’aime pas la poésie, m’avertissent-ils.

Je suis monté sur une poubelle municipale pour voir plus loin, et ils rient, forcément.  Ces poubelles, hautes d’un petit mètre, sont partout.

Je répète ; d’abord, le regard, dès que j’entends un bruit, je m’interromps pour regarder.

Une femme seule passe, voit ces hommes rassemblés, et entend que je vais présenter une poésie. Aussitôt elle s’assoit sur le trottoir, s’adossant contre un mur, pour attendre le début.

Elle est plutôt laide, pour parler franchement. Toute son allure montre une pauvreté difficilement vécue, commune en ces quartiers en voie de paupérisation, comme on dit. Les mecs se disposent sur le coté, observant.

Ils voient cette femme assise vers le bas, silencieuse, vers le haut, moi. Se moquer ? Trop facile, peut être… ils choisissent le respect.

Allez-y m’sieur on vous écoute.

Je répète, je parle. Mais toujours la moindre péccadille m’interrompt, toujours le ciel me tire, toujours je recommence. Un bruit de la ville, un mouvement, un klaxon ?…  Stop. Je reprends. Stop. Je poursuis… Et enfin j’arrive à la fin.

Encore ! dit-elle.

Alors que les mecs se marrent comme des baleines à mes clowneries, elle, elle semble insensible à toutes les interruptions, semble recoller automatiquement les morceaux pour former un récit complet. Elle regarde vaguement dans le lointain… mais son regard est difforme : elle a un oeil qui tire vers la droite et un autre vers la gauche… que voit-t-elle ?

J’ai peur que mon histoire de regard devienne grotesque… De toutes façons les mecs voyeurs partent : ça devient trop long pour eux.

J’en dis une autre.

Encore ! dit-elle… Après ça suffira.

J’en présente une troisième. Mais je dois malgré moi et toute la ville m’interrompre : une mauvaise toux fait vomir tripes et boyaux à ma spectatrice, presque obligée de se mettre à genoux pour que ça passe. Je reprends.

Merci, au revoir.

Mais, derrière moi, une voix :

Monsieur,  dit une jeune femme, pouvez-vous continuer ? Mais attendez, car j’ai une amie qui vous a écouté depuis son balcon de l’autre coté de la rue, elle veut aussi venir, elle arrive.

Sans transition voilà deux nouvelles spectatrices, cette fois d’allure heureusement oubliée de la voie de paupérisation… elles s’installent au même endroit que la précédente.

Monsieur, est-ce qu’on peut vous filmer avec le portable ? Comme ça quand on s’ennuiera toutes seules on pourra vous regarder.

Je… je bégaye, réponds partiellement dans ma barbe, toujours très sensible au regard féminin. qui m’interromps perpétuellement dans mon cheminement.

Je déroule deux, trois, quatre, cinq poésies.

Encore ! Encore ! Monsieur, est-ce que vous pouvez chanter aussi ? Chantez, s’il vous plaît !

Alors là, non.

– S’il vous plaît ! Lâchez vous, soyez libre !

Non.

S’il vous plaît ! c’est chantées que je veux les poésies !

Chanter ? Qui leur a donné l’idée d’un chant ? Il n’y a que des bruits en ville, des bruits, des désaccords, des obstacles. Qui veut ? Auraient-elles entendu une mélodie ? Qui chante ?

En fouillant dans leur poche elle trouvent 50 centimes, qu’elles me donnent.

trio1 trio2

Comme ça, tout le monde sera un peu plus riche qu’avant, ce soir : les mecs qui se seront effacés devant la pauvre femme, elle qui aura eu un spectacle pour elle toute seule, les nénettes qui auront vu une poubelle transformée en opéra, et moi qui aura gagné cinquante centimes.

 (Et merci au Collectif ETC pour les photos)

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