C’est trop beau

À présenter des poésies dans la rue, je me suis rendu compte de quelque chose d’étonnant : les gens pensent spontanément que je suis l’auteur des textes que je présente.

Il arrive même qu’ils me donnent des conseils. Par exemple, si je dis La nature est un Temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles (c’est du Beaudelaire), il en est pour m’affirmer que je devrais corriger mon texte pour dire de vivants piliers laissent fréquemment sortir de confuses paroles. Ou souvent, ou toujours, ou tout le temps : la nature, pensent-ils, s’exprime tout le temps. Je suis d’accord avec mon public ; ne jamais contredire son public, règle d’or.

Cependant il existe une poésie qui résiste à ce schéma intuitif, une poésie où les gens doutent d’avoir l’auteur en face d’eux en chair et en os tellement elle semble dépasser l’entendement. Cette poésie, la voici :

Lorsque nous tremblions
L’un contre l’autre dans le bois
Au bord du ruisseau,

Lorsque nos corps
Devenaient à nous,

Lorsque chacun de nous
S’appartenait dans l’autre
Et qu’ensemble nous avancions,

C’était alors aussi
La teneur du printemps

Qui passait dans nos corps
Et qui se connaissait.

Un soir tard, vers la Place du Peuple, j’abordais à l’arrêt de tram un groupe de 4 ou 5 jeunes, les filles style plus belle que moi tu meurs, les garçons plus naze que moi y’a pas. Je les interpelle, je les salue chapeau aussi bas que possible, je leur dis qu’ils sont beaux et merveilleux, et qu’ils doivent me donner de l’argent pour écouter une poésie. N’ayant rien d’autre à faire que d’attendre interminablement le tram, ils acceptent, non sans avoir signalé qu’ils n’avaient pas d’argent.

Et je leur présente cette poésie. Et ils restent scotchés. Pendant deux secondes ils restent suspendus en silence, essayant de se former une explication..

Monsieur, finit par me dire l’un d’eux, vous nous avez menti : c’est trop beau, ce n’est pas possible que ce soit de vous.

Je félicitai avec empressement mon public : cette poésie a bien sûr été écrite par Guillevic, son recueil Sphère.

2 commentaires

  • Salut poète des rues, j’adore et en plus si tu intéresses les jeunes à la poésie, tu as tout gagné, tu as le courage d’aller au devant de ton public, malgré le froid, le vent, la pluie, et tu n’es jamais intéressé par le fric. Alors si vous rencontrez ce poète écoutez le!………

  • Guillevic… un des auteurs préférés (je n’aime pas trancher). Ces jeunes qui t’écoutent, c’est un petit moment de Grâce! y compris « la phrase qui tue de ces jeunes!

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