Contes au foyer des paumés

Je vis dans un foyer de personnes qui ont raté leur vie. Ou, si ce n’est pas déjà fait, qui ont de grandes chances d’y parvenir.

C’est assez calme et pratique, je suis content. Quelques fois, un alcoolique en attente d’entrer en psychiatrie trouble le lieu, ou alors c’est un juste libéré de prison qui veut se venger et faire la peau de ceux qui l’ont balancé, avec un pétard qu’il a planqué en Haute-Garonne. Sinon c’est la routine tranquille. Les soirs d’été, certains restent à discuter tard dehors à refaire le monde, en langues étrangères… mais jamais bien tard… de toutes façons, à quoi ça sert ?

Ordinairement je maintiens une distance entre le théâtre et le lieu où je vis, mais ça ne marche jamais très bien. Les gens me posent des questions sur ce que je fais, alors je réponds ; il y a une petite lumière qui s’allume dans leurs yeux lorsque je leur dis que je fais du théâtre.

Et au bout d’un moment, on me demande, ou je propose, de si je peux pas présenter un truc ou un machin distrayant. Le théâtre, c’est quelque chose d’utile. Gratuitement, bien sûr, par sympathie. Je dis OK.

C’est alors qu’arrive la combine des contes. Pas besoin de costumes, pas besoin de décors, juste une sorte de cercle, même si souvent on simule une apparence de théâtre en mettant le public d’un coté, l’acteur de l’autre… ça fait plus riche… Et ça roule.

Mais le problème avec les contes est que c’est pour les enfants, dit-on. Même dans ces milieux on veut être des adultes et pas faire des trucs de mômes. Je précise alors que ce sont des contes pour adultes. Mais c’est compliqué, car alors chacun a peur que ça soit chiant, c’est à dire culturel. Même dans ces milieux on a des souvenirs cauchemardesques du théâtre culturel. Donc il faut donner des explications, mais, finalement, quelques personnes se laissent convaincre, et on fait une après-midi contes !

Tout le monde sait que la mine d’or en ce genre de situation, ce sont les contes de Nasr Eddin Hodja. Elle fonctionne parfaitement dans les foyers sociaux. Et partout.  J’ai souvent du mal avec la chute. Je me débrouille bien, il me semble, sur le déroulé, mais pour la chute… apparemment les gens auraient envie que ça continue, ce qui est bien, mais voilà, c’est terminé. Je recommence une autre histoire. Il faut que j’explique ?… Oaf ça me fait une petite pause, je sollicite l’avis des uns et des autres, ça met un zeste de participatif.

Une autre histoire ?… j’aime bien les histoires où il ne se passe rien. Où tout tient dans un charme, une suspension. Par exemple La fenêtre clouée, d’Ambrose Bierce. Elles sont difficiles parce qu’il ne faut pas lâcher l’ambiance, en s’appuyant sur un phrasé, un silence, un passage. Je m’estime pas mauvais, je suis même pas peu fier de capter l’assistance au foyer des socials. Oh, bien sûr, je fais quelques adaptations : j’ai renoncé à la situer à Cincinnati, comme elle est dans l’original, car personne ne sait où est ce bled (pas même moi) ; je dis « Au milieu des États-Unis »… Peu de gens, aussi, savent que sur le continent nord-américain, avant les cow-boys, il y a eu la « frontière », les « pionniers », les « explorateurs », la « grande forêt »… alors je détaille, même très succinctement, un peu plus… J’aime aussi l’arrière plan puritain de cette histoire. J’aimerais le faire passer, mais j’ai du mal ; aujourd’hui le puritanisme personne ne sait plus très bien ce que c’est… Mais les rapports troubles entre hommes et femmes passent par là – ou, du moins, ne passent pas, puisque la fenêtre est clouée, et qu’il y a quelque chose qui « fait vieillir plus vite » -, et j’aimerais y arriver mieux. Dire, écouter cette histoire, est toujours un immense cadeau. Et voilà typiquement une histoire pour adultes.

Fier aussi d’avoir réussi à inventer une histoire qui plaise à ces gens, mes compagnons et compagnes : Il allait pleuvoir. C’est moi qui ait inventé ça hi hi hi. Elle est rigolote, et tout à fait dans ce que je cherche : il ne s’y pas passe absolument rien et je foire régulièrement la fin ; c’est génial, dirais-je en toute modestie. Le public de cour des miracles y ressent du vécu, du concret hi hi hi. On dirait que le public se fiche de connaître la chute ho ho ho ha ha ha.

Après… il y a partout des contes extraordinaires… j’aime bien les histoires d’inventeur, par exemple Les pierres qui chantent de Benjamin Sulte. Souvent je les adapte à divers trucs du contexte qui me passent par la tête. Pour Les pierres qui chantent, je dis que c’est une femme qui est l’inventrice, qu’elle habite près de chez nous ; ça me permet de caser une femme dans tous ces inventeurs, et de jouer avec le public féminin avec mes grosses godasses de mec, le plaisir est multiplié.

Et comment se termine une séance contes quand on ne sait pas terminer un conte ? Je dis : C’est fini, j’espère que ça vous a plu, au revoir. Dans mes grands moments d’abnégation j’ajoute Avez-vous des commentaires, des questions, des remarques ?… Alors, non, me répond-on. Celui qui a un cancer est un peu fatigué. Celle qui est trop grosse s’ankylose, elle voudrait bouger un peu. Les fumeurs voudraient fumer. Beaucoup estiment qu’ils sont suffisamment restés assis sur une chaise. Il y en a un qui voudrait expliquer qu’il est victime d’une grave injustice. Il y a une galette, il faut tirer les rois. Du café refroidit. Il y en a un qui est là expressément pour faire plaisir à l’assistante sociale, il aimerait en retirer une certaine reconnaissance. À un autre, l’arrière neveu du frère de son oncle lui a promis du travail pour le mois prochain, alors il faut qu’il déménage, comment faire ?

D’une certaine façon, on pourrait dire que, les contes, ça ne se termine pas.

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