Dans la rue je dors

Il y a environ 3 semaines, à peine à cent mètres de l’endroit où je dors, les habitants d’un squat constitué d’une soixantaine de personnes occupant un immeuble se faisaient expulser par la police, et s’installaient sur la pelouse directement en contrebas.

Diverses tentes et abris surgirent du sol, les bagnoles furent transformées en chambres, et ils sont toujours là depuis.

Pour moi, qui suis toujours dans la rue, c’était une occasion en or pour voir comment mes jeux de rien peuvent vraiment servir à quelque chose… je cherche comment leurs bénéfices, que je crois très grands, peuvent être montrés précisément, argumentés, compris de tous, et critiquables par tous.

Je décidais de partir sur la prise de photos. Tous les jours, depuis 3 semaines, je passe les voir, prends quelques photos, et repars.

Trombinoscope de quelques personnes dormant au camp sauvage :
(cliquez sur chaque image si vous voulez mieux voir)

Je fus assez content : à peine quatre jours après le début de ce régime, j’étais connu et reconnu par les habitants du campement sauvage, même invité à leur table. Maintenant que cela fait 3 semaines, ils me considèrent toujours avec sympathie, comme si je leur rendais un service.

Ce temps est remarquablement court. Pour les personnes et structures en logement dur, il faut compter les jours en mois, voire années, pour le même résultat.

Sur les réseaux sociaux du web, c’est pareil, l’intérêt est nul. Tous les jours, j’y publie au moins une photo de mon aventure, sur facebook, et twitter ; en suivant les liens chacun pourra constater l’absence quasi totale de réaction de ces imbéciles : sans doute n’ai-je pas coché la bonne option.

Les associations d’entraide croisées par hasard sont aussi restées indifférentes, au mieux, à ma démarche. Les photos les intéressent éventuellement, pour illustrer les dossiers qu’ils envoient à la préfète de la Loire… s’il n’y a pas de dossiers, alors il n’y a pas de raison de faire des photos, semble-t-il.

Leurs responsables – et Dieu sait s’il y en a – semblent incapables de mettre l’art autre part que dans la rubrique culturelle. Il leur est inconcevable qu’il puisse être dans la rubrique vie pratique, à coté par exemple de ces vendeurs ambulants qui passent sur les plages en vendant leurs glaces et bonbons, et à qui on achète quelque chose quand les enfants font trop chier.

Essai de cartographie sociale du campement sauvage

Essai de cartographie sociale du campement sauvage, sur un fond de carte OpenStreetMap. (cliquer sur l’image pour l’agrandir).

tournezvosregardsx400En même temps qu’ils se faisaient expulser, comme si c’était aussi urgent que de construire leurs tentes de fortune, ces personnes en situation irrégulière – je cause bien, hein – montèrent et affichèrent une banderole sur laquelle ils ont écrit : Tournez vos regards vers nous la France. Et cette banderole est toujours là, ça doit être la seule banderole à avoir tenu le coup 3 semaines à Saint-Étienne.

La prise de photographie – et non la photographie – est la réponse artistique que je propose à ce vos regards.

Cependant, si on observe… la France, on voit que notre société a bien des problèmes avec le regard. Déjà, il est sans cesse capturé par la publicité. De plus, il dénonce souvent une attitude coupable : le regard sur les handicapés, le regard sur les mendiants, le regard des hommes sur les femmes… La société parait bien coincée sur cette histoire de regard, remplie de frustration et de non dits.

Peut être, me disais-je si la comédie peut faire jouer le regard, alors il se dégagerait quelques économies, quelques apaisements ? Qui justifieraient que je gagne ma vie à regarder ? Certes ces gens n’ont pas d’argent, mais si je montre que je sais bien regarder les pauvres, alors les riches se mettront à croire qu’il est utile que je les regarde aussi ?

J’ai commencé en allant voir ces gens virés dehors, leur demander leur autorisation, prendre une ou deux photos d’assez loin, puis en me rapprochant petit à petit, toujours en leur demandant leur autorisation et avis avant chaque photo. Ça nous a forcé à causer ensemble.

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Vue générale de la partie arménienne.

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Vue de la tente commune tchétchène ; les bagnoles sur le parking servent de chambre à coucher. On devine la partie arménienne en haut à droite.

Ils acceptèrent.

L’explication de bons français est que ils espéraient que cela leur fasse de la pub – les français s’imaginent que ce qui monopolise leurs regards a de l’importance.

Ce n’est pas faux, mais pas vrai non plus : pour eux la simple idée d’être pris en photo, d’être un motif artistique, le sujet d’une histoire, d’un verbe, être reconnu, par un étranger (de leur point de vue) a été au moins aussi importante au départ.

Le regard de l’étranger (moi, en l’occurrence) (alors que je suis un bon français, hein) (mais c’est ça la comédie ça permet de changer de peau ! ), est, pratiquement en soi, porteur de projections, donc de réflexion. Si cette projection rate, alors ça devient du racisme, de la xénophobie, etc. D’où ma prudence (pour moi).

Il y a d’autres regard que le mien. D’autres personnes ont leur propre regard. Parmi elles, les voisins proches ont une importance particulière. On ne s’imagine pas le traumatisme que ces gens subissent dans ce genre d’histoire.

On les croit hypocrites à cause des regards de biais qu’ils prennent, ou de conversations en catimini auxquelles ils se livrent. Mais c’est faux.

Les jeunes, par exemple, sont troublés à l’extrême de voir d’autres jeunes, de leur âge, qui pourraient être dans leur classe, placés dans des conditions pires que des chiens par l’État. C’est une chose que de voir ça à la télé ou youtube, s’en est une toute autre que de côtoyer physiquement, banalement, ces victimes. Cela prend au ventre. Il est pour eux incompréhensible que la même entité pontifie sur l’Empathie Dans Le Design, et envoie des femmes enceintes coucher dans la boue.

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À ma surprise, les connaissances en camping de ces gens sont très rudimentaires… au moins ça fait des formes étranges.

Certes, on peut leur apprendre que ce n’est pas l’état, que blablabla… Si vous vous y connaissez si bien, faites que ce genre de choses n’arrive pas.

En tous les cas, j’ai trouvé auprès de ces voisins une seconde utilité, et j’ai fini par les inclure dans ma promenade photographique… de toutes façons je vais voir même le vigile qui garde l’ancien squat. Pour moi aussi, c’est sentimentalement difficile. Mais, en rendant les événements un peu artificiels, en les théatralisant, on entre dans un processus qui, à son commencement, se rapproche du trac, et du coup ça va mieux, j’y connais mieux. Je peux faire mon parcours presque sereinement.

Et pour ces jeunes, qu’ils voient ce parcours soit possible est pour eux une victoire contre le sort. C’est un avenir. Ils m’appellent, me demandent une poésie, ils m’offrent à poignées leurs espèces de cacahuètes chiantes qu’il faut décosser et qu’ils mangent pour vaincre le temps (je suppose que c’est leurs ayatollahs qui les obligent à manger ça pour les empêcher de fumer)  (ce n’est pas plus mal) (mais les arméniens, eux au moins, m’invitent à bouffer) (et les tchétchènes à fumer, hum) (mais les tchétchènes aussi bouffent ces cacahuètes chiantes à longueur de journée).

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Cela ne vous invite-t-il pas  ? Asseyez-vous, n’ayez pas peur 🙂 En arrière plan, sur la droite, on voit les limites de la zone interdite… Saurez-vous vous montrer un bel héros transgressant dramatique ?

Au niveau de la procédure de promenade, j’ai adopté une vision (ahem) stroboscopique timelapsique (copirit Réan Fénine).

Comme un stroboscope, je m’allume par éclair, une fois par jour, et je photographie à ce moment là, en restant environ une demi-heure sur zone. Je tourne, je vole, je bondis d’un endroit à un autre, ou je me pose, ou je dispose, et je clic clac mes photos.

Et tel un timelapse WHOUAOU (si vous allez pas dans les coktails, sachez que un (ahem) timelapse est un accéléré cinématographique), je décale ma prise de vue un petit peu au cours de la journée, d’une heure environ par jour. J’ai commencé à venir vers 9h du matin, puis le lendemain 10h, puis le surlendemain 11h, et ainsi de suite sur toute la journée.

Actuellement j’en suis à 3 heures du matin… ce n’est pas pour rien qu’on parle de performance dans l’art.

Ce principe me parait pas mal, car il permet d’avoir un regard d’ensemble, avec une répétition qui rend familier ; et je reste une demi-heure, temps assez court pour ne pas être imposant, mais assez long pour choper une continuité, réaliser ma promenade, faire quelques contemplations. Ainsi chacun garde son chez soi, tout en faisant connaissance. On apprend à être voisins, en quelque sorte.

Et les photos, alors, quand même ?

Bof… pas terrible. Un peu comme les glaces des marchands ambulants qui passent tous les jours sur les plages.

 

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