Des Dupond Dupont à la Révolution Espagnole

Le théâtre, des fois, ça sert à commémorer, à retrouver un passé. Par exemple la révolution espagnole.

Jadis, à Saint Étienne comme ailleurs en France, de nombreux immigrés républicains espagnols sont arrivés en fuyant, après avoir perdu la guerre civile espagnole.

Pour espérer vivre en France, ils ont souvent dû effacer toute forme d’identité étrangère, n’apprenant même plus leur propre langue à leurs propres enfants. Ils devinrent des Dupond parmi les Dupont.

Longtemps après, leurs enfants, au milieu des français, eurent envie de retrouver ce passé. Ils voulurent revoir l’anarchie, le communisme, retrouver l’espoir du mouvement populaire.

Et moi je connaissais par d’autres hasards Azucena, Aurore ou Carmen, Graziela ou Firmin, et je les vis monter un spectacle de danse, musique et poésie à la gloire de leurs parents et de l’Espagne républicaine.

Avec eux l’Espagne se montrait par un florilège d’arts, et ils ont construit un spectacle épatant : Memoria, l’ont-ils appelé.

Moi, chrétien même pas espagnol, j’étais naturellement hors du coup ; un chrétien même pas espagnol chez des fils d’anarchistes et communistes, cela gâte un peu les choses. Ils finirent par me prendre pour faire la régie, cela leur semblait acceptable.

Ce qui m’intéressait était la partie commémoration, hommage, mémoire ; comment des gens pouvaient matérialiser ces choses ; comment un spectacle arc en ciel – danse, diapos, musique, poésie, discours – formait hommage ; comment ils comptaient intéresser tout un public à leur histoire personnelle et la partager avec lui.

Matérialiser ? C’est parce que c’est vrai : les danses sont vraies, les comédiens sont vraiment des enfants d’espagnols, les photos sont authentiques, tout est vrai.

Hommage ? C’est parce que c’est beau : les danses sont belles, les comédiens sont dignes, les photos sont belles, les discours sont beaux, tout est beau.

Intéresser ? c’est parce que c’est une épopée : il y a un drame, une injustice, des souffrances, une passion, une quasi-liturgie, une force.

Partager ? c’est parce que l’Espagne est un grand pays, l’Espagne est vivante.

Mais… la vie défie quelques fois la vérité, elle n’est quelques fois pas belle, souvent elle n’est qu’une épopée piteuse.

Construire un spectacle impose des discussions. Il apparaît qu’il y aurait des communistes qui auraient exagéré ; il apparaît qu’il y aurait des anarchistes complètement idiots. S’il n’y a pas de doutes sur les poètes qui sont morts au sacrifice de leur vie, il apparaît qu’il y a quelques fois des doutes sur les poètes encore vivants. Il y a des vivants qui chantent pas au bon moment, voire mal, il y a des vivants qui sont en retard aux répétitions, des vivants qui tirent la couverture. Il faut faire une association loi 1901.

Pour cette fois-ci, les vivants se sont entendus : Memoria a été donné à la bourse du travail de Saint Etienne, au théâtre de verdure, et même pour des scolaires. Bravo !… Il donne de la joie, il donne du plaisir, il donne à penser. Jusqu’où ira-t-il ?

Il y a une vie, après la révolution espagnole.

 

9 commentaires

  • Firmin Rodriguez

    Merci Hervé pour ce bel article; je vais arrêter MEMORIA parceque je n’ai pas le niveau d’implication de mes partenaires. Mais c’était une belle expérience (et ton article me le rend encore plus sympathique).

  • Merci Hervé, pour ton article je t’ai déjà répondu sur ta boite mail. En plus de poète des rues te voilà chroniqueur littéraire. BRAVOS; Oui il y a une vie après la révolution et nous filles de réfugiés espagnols nous devons continuer à promouvoir la MÉMOIRE de nos familles.

  • Merci Hervé pour ce bel article dans lequel tu as vraiment bien retranscrit le message que nous voulons faire passer à travers MEMORIA.
    C’est sympa de mettre cette expérience dans ton blog, ça fait connaître aussi ce spectacle qu’i n’a été joué que trois fois et dans lequel nous nous sommes beaucoup investis tous.
    Même si c’est du passé, tout ça, c’est aussi une page d’histoire très peu évoquée dans les livres, page d’histoire qui nous parle d’autogestion et d’une autre société possible.
    Gardons espoir pour le futur, vive la liberté des peuples du maghreb !
    A la revoyure… et merci encore.
    Aurore

  • J’ai souvent éprouvé une réticence avec les arts quand ils veulent DIRE quelque chose, notamment de politique. Voir leur travail tout de même, est pour moi, de fait, une volonté de m’ouvrir malgré la réticence que j’éprouve bien plus qu’une ouverture spontanée et de plaisir. Cependant, ta recension dithyrambique me donne envie de le voir…Il semble que la créativité exceptionnelle dont tu parles trouve sa source avec la notion d’hommage aux ancêtres et la quête des origines … ce sont souvent des motivations qui nous rendent autrement créatifs et transcendants que la volonté de démonstration « politique »!

    • @Dailly :

      Oui, je suis aussi très méfiant de tout ce qui « veut » dire qqchose, mais sans être directement contre.

      Pour l’instant, la meilleure définition de ce que j’ai trouvé de tout ce qui tourne autour du théâtre est « un jeu de l’être ». (ce que je mets dans mon premier billet). Ainsi, par exemple le rêve : cela fait partie de ces choses qui tournent autour de soi et qui transforment soi provisoirement par jeu, ou… pour rêver (j’ai pas d’autre mot).

      Mais, pour autant, on veut veut bel et bien dire quelque chose par le rêve.

      Je pense que le système se vrille lorsqu’il devient un mécanisme. Dans ce cas cela peut continuer à être de l’art (dans l’idée de l’artisan), mais ce n’est plus du théâtre en tous les cas, de mon opinion.

      Dans le cadre de mémoria, nous sommes encore loin du mécanisme ! Mais j’étais surpris qu’ils reprennent le modèle de la liturgie pour leur commémoration, et moins celui du théâtre stricto-sensu : dans leur spectacle, personne ne joue un rôle, pour eux c’est une évidence que ça doit rester « vrai », et c’est ce « vrai » qui apporte la création, comme tu l’as souligné.

      Tout ce qui tourne autour de la notion de liturgie est aussi un jeu de l’être, de mon opinion, sauf pour ce qui la notion de sacrifice, toujours de mon opinion. Peut être pour ça que beaucoup de gens trouvent que le sacrifice est beaucoup plus important que le reste d’une cérémonie… ils n’ont rien compris, de mon opinion encore et encore.

      Puisqu’on parle de l’Espagne, la tauromachie étant une mise à mort, ce n’est pas un jeu, ce n’est pas du théâtre ni rien dans ce style.

      Merci, en tous les cas pour tes commentaires.

  • Parfois, dire quelque chose, ou plutôt vivre quelque chose?…A ce propos l’expression que tu as trouvée: « jeu de l’être » me paraît infiniment juste! et idéale, mais pour une fois accessible, rares instants de grâce…

  • Bonjour Carole, je viens de découvrir votre poésie sur le blog d’Hervé, c’est cette légèreté là en même temps qu’une approche fulgurante des choses qui m’étonne dans chacun de vos textes que j’aime beaucoup.
    Je suis d’accord avec vous, à propos d’un travail artistique, qui « veut dire » quelque chose : cela réduit et enferme le message qui peut paraître linéaire et quelque peu ennuyeux, alors que l’évocation nous entraine au-delà du message,vers d’autres ramifications. L’évocation c’est le souffle de la poésie.
    Dans MEMORIA, nous sommes dans la démarche d’un message direct qui se veut le plus proche de la vérité historique si tant est qu’il en existe une qui soit exacte. Besoin de dire, oui, dire des choses depuis trop longtemps ocultées et là, je crois que « dire » est nécessaire à mes yeux. Ce « dire » nous l’avons aussi accompagné d’un souffle qui se veut plus leger et évocateur, et ceci à travers des chants et des poèmes. Tout cela dans le but de donner au spectateur une certaine distance face à ce « dire » -les faits historiques- qui sont parfois cruels et insoutenables. On ne peut échapper à leur vérité.
    Le danger de la démonstration politique, je vous remercie de l’avoir évoqué, et je l’entends. Nous allons prochainement remanier le spectacle sur son message. Je tiendrai compte de votre reflexion.

  • Aurore, merci beaucoup de vous êtes intéresser à mes textes. Vos propos plus généraux me touchent beaucoup, je vous rejoins…Lorsque vous représenterez votre création, merci de m’informer: j’espère être disponible ce jour-là pour aller la voir.

  • Merci encore à Hervé, Aurore et Carole. Parler de MEMORIA, c’est faire vivre un passé, rendre hommage à nos famille qui luttèrent pour la liberté et contre le fascisme.
    « L’humanité de Jorge Soteras C’est le réalisme le plus objectif qui nous commande l’utopie comme seule voie efficace et plausible pour nous sortir de là. Il vaut mieux vivre en rêvant que de dormir sans rêves. C’est lorsque l’homme cesse de rêver qu’il s’endort et nous manquons d’insomniaques sur notre putain de planète. Mais pour faire certains rêves. Il faut être vachement éveillé. »
    Vive la LIBERTÉ;;;;;

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