Du rire de Sarah

Pour toute chose il y a une première fois. Et, un jour, moi j’ai demandé pour la première fois à un inconnu total dans la rue s’il voulait bien écouter une poésie que j’allais lui dire. Voici comment cela s’est passé.

Je m’étais auparavant entraîné, si l’on peut dire, dans des rues absolument désertes, car j’étais très intimidé. Je stoppais net dès que la moindre ombre d’humain passait au loin. Puis, constatant que j’étais toujours vivant, j’essayais ensuite de moins loin, puis encore moins loin, et enfin un jour je réussis à avoir le courage d’aborder un de ces humains, isolé de préférence.

Il me répondit :

Hu ?

Oui, il était d’accord ! Il voulait bien ! Il s’était tourné vers moi, il voulait m’écouter ! Formidable, je lui promettais monts et merveilles, que ça serait pas long, que ma poésie était du Baudelaire, que c’était du sérieux, etc.

Uh ?

Et je démarrais derechef avant que le sol ne s’écroula sous mes pieds. Mais la suite ne se déroula pas comme je l’avais pensé.

Mon humain se mit à rire, à rire comme un enfoiré. Mais étais-je ridicule ?… mais ce n’était pas l’impression qu’il donnait : Continuez, disait-il au contraire, Scusez, Arf ! Arf ! Continuez, vous en prie, merveilleux, …nuez

Et enfin, j’arrive à la fin, c’est terminé, ouf. Il me dit :

Formidable, merveilleux, bravo ! Suis italien – rien compris… Formidable, ces gestes, la comédie ! La Comedia ! Bravissimo ! Vous parlez bien, rien compris, pas grave ! Braaaavissimo ! Vive la France ! j’adoOOore Gainsbourg, Ferré, Brel, Brassens ! Viva ! Formidable, scusez, continuez, BRAVO, merci, merci !

Après avoir rigolé ensemble nous nous quittâmes. Mon premier public était donc un étranger qui ne comprenait pas le français ?…

Depuis, je rencontre encore ce rire. Ainsi dernièrement, deux jeunes femmes : Oui monsieur, dites-nous une poésie, mais excusez-nous si nous rions : ce ne sera pas par moquerie.

Cela me fait penser à l’épisode biblique du rire de Sarah, épisode où Sarah, vieille et sans enfant, rit en entendant quelqu’un lui annoncer qu’elle allait en avoir un. Elle rit parce qu’elle était vieille. Et Sarah d’expliquer : Dieu m’a donné sujet de rire / Quiconque l’apprendra rira à mon sujet.

C’est quand on ne sait pas si ce qui arrive est divin ou grotesque, qu’un sentiment trop fort fait perdre le code social. Le rire noie ces rapports sociaux, le temps d’essayer de calmer ses angoisses. Mais si on n’y arrive pas, alors on part en vrille, on part en fou rire.

C’est une très bonne chose… mais ce n’est pas mon propos. Moi je n’ai pas le droit. Moi je me limite au spectacle, au divertissement.

La plupart du temps ce rire est un indice que je suis trop proche du public, que je ne respecte pas de distance théâtrale. Il faut que je m’éloigne, if faut que je parle de plus loin, que je laisse plus de champ. Alors les gens se font entre eux des clins d’oeil, conviennent intuitivement de la conduite à tenir face au saltimbanque, pour que tout reste normal. Ils se rassurent entre eux machinalement par rapport au Quiconque l’apprendra rira à mon sujet. Et le micro-spectacle peut avoir lieu, et ils se sentent plus libres de s’émerveiller. Ils forment public, ils sont ensemble.

Dans le théâtre en salle, on voit comme le nec plus ultra que les acteurs soient proches du public. C’est parce que tout est si policé dans le théâtre en salle que ça finit par être ennuyeux ; se rapprocher du public donne un petit air révolutionnaire, mais de toutes façons il n’y a aucun risque de révolution.

Ce n’est pas du tout le même topo dans la rue, ce me semble. Il faut être infiniment plus prudent dans le rapport avec les gens. L’espace donne de la souplesse à ce rapport, il devient un espace d’expression de ce rapport, et il crée d’emblée une situation théâtrale.

Évidemment, la première fois, je n’avais pas formé cette distance, puisque j’étais allé trouver personnellement le passant pour lui demander de m’écouter.

Toutefois cela a toujours été un encouragement pour moi que de savoir que j’étais tombé sur ce rire la première fois. Il est la première manifestation humaine que, face à l’impossible, on aperçoit une possibilité, on découvre une issue, que quelque chose de fabuleux pourrait tout changer.

Reste à ne pas basculer dans le grotesque, et encore moins dans le divin, ce qui serait bien pire. Juste le divertissement, ça suffit.

Et aussi, n’oublions pas… vive les étrangers. Et Vive l’Italie, le pays de la Comedia !

 

Nota : Les deux images viennent de Wikimedia Commons. Je n’ai rien trouvé de plus ressemblant pour mon sujet. La première est un autoportrait de Rembrandt – j’espère que mon italien sera flatté de se voir comparé à Rembrandt -, et la deuxième une photographie d’une vieille femme du Laos, qui n’a probablement pas grand chose à voir avec Sarah, mais que ça peut quand même y faire, non ?

3 commentaires

  • Tu me donnes à réfléchir, merci…J’aimerais te parler de ce rire des personnes qui découvrent ta voix, mais de vive voix! (vive voix… en voilà une magnifique expression… elle me parle de ta quête)

  • turnel sebastien

    Qui a ecrit se texte?

    Réponse rapide : c’est moi 🙂 / réan.

  • Oui continue à commenter tes expériences de la rue. j’aime ton écriture et ta sensibilité de poète. Très drôle ta rencontre avec l’italien.
    Je suis allée sur le blog de Daily, cela me ferait plaisir de la rencontrer.
    A bientôt.

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