Exercice de présence

Comment faire un spectacle dans la rue lorsque le bruit est infernal, lorsque passe une foule moutonesque, qu’il n’y a même pas de place ?… mais c’est bien sûr : ne pas faire un spectacle, mais un exercice de présence !

Ici le but est juste d’obtenir une réaction des passants lorsqu’ils voient l’artiste. Qu’ils sourient, qu’ils s’interrogent, qu’ils l’interpellent, etc. Surtout qu’ils le VOIENT. Et qu’ils passent, comme ils le doivent.

Mais comment faire ?

Une première mauvaise idée est se planter complètement immobile au milieu du flot des passants (dans un couloir de métro, par exemple). Ça ne marche pas : les gens se mettent à passer sans rien remarquer (ils avancent au radar).

Une deuxième mauvaise idée est de faire quelque chose de super spectaculaire. À ce compte là on est vite épuisé, surtout à mon âge. On peut hurler, ou insulter quelqu’un, ou autre.

Il me semble qu’il vaut mieux jouer sur l’étrangeté et la sympathie, un peu comme les vieux magiciens des contes de fées.

Par exemple soit le truc du mec qui a vu quelque chose d’extraordinaire au loin et qui en est tout épaté. Instinctivement les autres se demandent ce qui se passe aussi. Ce truc est vieux comme le monde, mais il marche (de toutes façons, toute société est peu ou prou fondée sur ce truc).

Évidemment, les gens mettent un dixième de seconde à se rendre compte que c’est du flan, que c’est une théâtralisation. Il faut en profiter : s’il y a quelque chose d’intéressant dans l’attitude du comédien, alors le public donnera un dixième de plus, et ainsi de suite.

Ainsi à partir de la poésie d’Hector de Saint-Denys Garneau sur la grande voix du vent :

La grande voix du vent
Toute une voix confuse au loin

Je fais semblant de montrer quelque chose vachement loin, sur mon côté (parce que le vent va tourner, comme vous allez le voir).

Puis qui grandit en s’approchant,

Je mime une sorte de gros truc qui s’approche.

Devient
Cette voix-ci, cette voix là
De cet arbre, et de cet autre

Ici je fais comme si le vent passait dans les passants. Si un des passants venté me regarde, alors je lui rends son regard mais tout de suite je continue la poursuite du vent.

Et continue et redevient

Ici je montre une chose qui passe devant moi et va de l’autre côté. (vous comprenez pourquoi il faut que je commence sur un côté).

Une grande voix confuse au loin.

Je fais mine que la grosse voix soit vraiment très grosse. Et c’est fini.

Tout le temps j’ai l’attitude style Mais non d’un chien écoutez moi c’est vachement important ce que je dis, mais je n’interpelle personne en particulier. Même à l’étape cette voix-ci cette voix là, où le théâtre en salle irait avec ses gros sabots en désignant lourdement un spectateur parmi les autres pour mieux interpeller le public. Si je désigne quelqu’un, mon regard est déjà reparti avec le vent qui passe. C’est quasiment au passant de me rattraper. C’est presque accidentel.

Je fais tout à un rythme beaucoup plus lent que pour une spectacle normal. Je cherche à porter ma voix, mais sans parler fort, juste pour que ceux qui sont à 2 mètres de moi me comprennent. Si le bruit ambiant augmente, moi je baisse au contraire, je ne cherche pas à lutter. J’appuie surtout le mime, la posture, la gestuelle,  l’intention. Du coup le passant voit et entend des propositions presque arrêtées ; un passant lambda arrive, il entend… et-con-ti-nue ( je tourne la tête en suivant le vent imaginaire) et-re-de-vient (j’écarquille les yeux, surpris de pareille métamorphose)… c’est fini, le passant est passé. Il a juste entendu et continue et redevient, à moi d’y mettre le paquet.

Personne ne suit tout le poème, chacun ne voit que des bribes. Je parle presque bas, ne cherchant à porter ma voix que si quelqu’un essaie de m’écouter.

Quelques-uns sont amusés ou intéressés ; certains m’imitent, ou me saluent, ou se retournent, ou se moquent ; quelques uns mettent de l’argent dans ma boîte, je dois gagner en moyenne 20 centimes par heure. À chaque fois j’essaie de répondre selon le personnage que j’essaie de jouer. C’est un voyage d’un instant, personne ne s’arrête, ni eux ni moi. S’ils s’arrêtent, ils seront eux mêmes gênés par la foule.

Pour réaliser cet exercice il y a plein d’autres idées possibles. La base est de se faire voir des gens et qu’ils vous causent au passage. Par certains aspects cela ressemble à ce que l’on fait avec My Mobile.

C’est sur ce type d’exercice que la femme qui parlait aux arbres m’a vu un jour, et s’est arrêtée. Ça arrive. Et elle est même allée jusqu’à demander aux gens de s’arrêter aussi, elle devait être folle, elle aussi. Et elle a recommencé plus tard, et puis c’est tout, elle a disparue. Il y a d’autres présences, peut être.

 

Un commentaire

  • Certainement est-ce important et délicat d’essayer de n’interpeller personne en particulier, pour la liberté de ton interprétation et celle du passant.

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