Gardien du merveilleux

Le spectacle des Mythomanies urbaines se déroulait en partie dans un vaste bâtiment désaffecté dans une friche industrielle à Saint-Étienne. Le spectacle commençait ailleurs et le public arrivait dans ce bâtiment, au cours d’une déambulation, pendant le spectacle lui même.

Il fallait assurer la protection du bâtiment, car il contenait beaucoup de matériel de spectacle. Il se trouvait que j’étais dispo juste l’heure avant le spectacle, donc dispo pour assurer la protection à ce moment là.

Et voilà comment je me suis retrouvé seul, dans ce hall,  dans un silence de cathédrale, gardien de l’immobile… gardien du merveilleux qui se préparait.

De l’extérieur, le bâtiment ne payait pas de mine. De l’intérieur non plus, d’ailleurs

En attendant les spectateurs, tout devait rester calme et immobile, telle était ma mission.

Prenez ce cercle : il va bientôt concurrencer Stonehenge. Mais, tant que je serai là, il ne sera rien. Aucun esprit maléfique ne doit danser autour.

Bientôt, une belle jeune femme va retrouver ici un bel amoureux. Elle sera au milieu des sorcières en folie, elle sera poursuivie par une meute de loups, vouée au pire… mais, pour l’instant, rien, rien, rien, rien ne doit se passer.

Je vire la moindre fourmi qui viendrait à souffler sur le drap.

Chaque tabouret a sa place fixe et précise.

Je contrôle, je surveille, je vérifie tout, sans arrêt, sans cesse, d’un bout à l’autre du hall.

Un chat ? Un bruit ? J’accours. Je ne laisse rien dans le doute, rien ne doit arriver, pour préparer l’heure du merveilleux.

Ma mission se déroule à un moment difficile, j’ai un certain courage, puis-je dire sans exagérations : le soir tombe, entre chien et loup… Bientôt, la nuit sera l’alliée du spectacle, mais, en attendant qu’elle vienne, que d’ombres ! que de doutes !

Des fantômes me bousculent de partout, mais je tiens mon poste sans faillir.

Ainsi : cet aspect d’homme rouge, qui ne perd pas une occasion de faire le pitre. Il sait qu’il est la seule entité pour laquelle je tolère quelques fantaisies, et il en abuse. Mais je ne peux pas faire autrement, car le metteur en scène, imprudent, lui a confié un rôle pendant le spectacle.

Au lieu de répéter et de se concentrer, cette entité passe trop de temps à papillonner. Tel les crapauds des marais tropicaux, il attise les fantasmes féminins de sa couleur. Plus buté qu’un âne, il refuse de suivre les conseils qu’on lui donne. Cet imbécile fera moins le guignol, tout à l’heure, s’il a des trous de mémoire.

Dans un coin sont abandonnées, pétrifiées comme si elles étaient à Pompéï au lendemain de l’explosion du Vésuve, quelques traces d’activités humaines.

Grâce à la nuit elles deviendront invisibles, oubliées, inexistantes. On n’y repensera  que demain matin, c’est à dire jamais, dans le temps qui me préoccupe.

Des hauteurs du bâtiment abandonné se forment des stalactites, goutte à goutte…

Au cours des millions et des millions d’années que se formera le stalactite, le bâtiment se transformera en fossile, comme toutes les autres bêtes.

Là aussi, je suis compétent, j’interviens. Je surveille la transformation, qu’elle ne s’accélère pas, on ne sait jamais.

Ma mission se termine. La nuit est enfin présente, arrive doucement. Déjà, le bleu blanc rouge de notre nation civilisée laisse la place au bleu, noir, rouge, et c’est bientôt le noir qui va prendre toute la place !

La pression est énorme. Les mutants s’impatientent, veulent le premier rôle.

Et soudain, que se passe-t-il ? Mais oui, voilà : voilà qu’arrivent une super-nana, un beau roméo rebelle, et voilà les lumières qui jaillissent, les comédiens, le public !

Alors je m’éclipse sans bruit… moi aussi, on ne me retrouvera jamais.

 

Un commentaire

  • Ben j’espère bien que si, moi!!! ..la dignité imperturbable et le sacerdoce des gardiens, d’une force et d’un oubli de soi rares chez les humains…Je dirais même « martyr  » en me souvenant soudain que ce mot a donné « témoin » (je l’ai appris d’Adamov lui même dans la préface de « le livre de la mort et de la pauvreté » de Rilke, qu’il a traduit) et que du »gardien » au « témoin », il n’y a qu’un pas. Mais ce serait tellement loin de ce savoureux humour, enrichi de suspens, et de métaphores filées (douces)(elles aussi) que je lis et déguste ici!

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *