Il vaudrait mieux que tout soit faux

Aux vastes temps de ma jeunesse, j’avais observé que les parisiens, d’ordinaire blafards, pâles, taiseux, courbés, devenaient brutalement causants et sociaux lors des grandes grèves surprises des transports en commun, qui bloquaient sans préavis des millions de personnes dans les coins de banlieue les plus improbables.

La situation était d’autant plus grave qu’à l’époque il n’existait ni téléphone portable, ni carte bleue ; on mesure aujourd’hui la détresse.

Mais curieusement leurs regards redevenaient vivants, leur parole s’animait, et même des dialogues s’amorçaient entre eux, pour demander à l’autre s’il savait quelque chose, si une aide pouvait exister, si une sympathie pouvait naitre.

Je m’étonnais de pareil phénomène. Tout le monde me disait que c’était normal, mais déjà, à l’époque, j’avais compris que le mot normal était juste un truc de bourgeois menteur. Ils disaient normal juste pour pouvoir continuer à être sombres, taiseux, blafards, normalement. Et je me demandais si, sachant qu’un événement malheureux et imprévu pouvait redonner vie même aux parisiens, se pouvait-il qu’un événement prévu et heureux puisse le faire aussi ? Et si oui, quel était-il ?

Bien des années après, une part de la réponse me fut donnée par le théâtre, capable de créer ces fameux événements heureux.

Mais créer… comment ? quoi ?… J’ai appris qu’un type, Walter Gropius (l’architecte du Bauhaus), disait : « Construire, c’est créer des événements« , ce qui correspond très bien à mon intuition d’il y a longtemps, et à ce que je comprends du théâtre, plus fait de constructions que d’œuvres.

À défaut de répondre à ces questions, je me suis dit que l’on pouvait mémoriser le moment où quelque chose, dont on s’apercevra plus tard que c’était nouveau, arrive. Et alors il était peut être possible de les recréer.

C’est un peu comme un cahier de croquis d’événements, en quelque sorte. Pour moi c’est assez facile : racontant des textes dans la rue, lorsque j’ai une idée, hop ! je prends en photo quelque chose autour de moi, je combine un extrait du texte présent, et voilà.

… de la poésie de Yves Bonnefoy Ne cesse pas, voix dansante, parole de toujours murmurée, âme des mots… et aussi de la station de bus de la place de la mairie à Saint-Étienne, bien sûr.

Mais, avec ce système, on obtient quelque chose de complètement irréel, ni oeuvre artistique constituée, ni réalité existante. C’est juste un point de mémoire.

Cependant, on peut jouer avec, et inventer de toutes pièces des trucs même pas irréels, je veux dire complètement faux, qui ne viennent même pas d’une pratique artistique urbaine, juste d’une observation fantaisiste. Par exemple :

On peut même ne dire que ce qu’on voit :

Mais là c’est un peu plus délicat, parce qu’on mélange réalité et fiction. Voilà pourquoi quelqu’un m’a dit un jour : Il vaudrait mieux que tout soit faux, comme ça on risque moins de se tromper. Oui, en effet, car, que penser de celui là, par ex :

Vrai ? Faux ?… (vrai) (certains répondront Un petit peu des deux, histoire d’être sûr d’avoir un petit peu raison) (mais faux, évidemment, puisque ça l’est pas). (heu… vraiment faux ? )

Et puis je rassemble les meilleurs – il me semble – dans un diaporama, et j’en fais un panneau mural, que j’ai appelé le Fantaizine, que j’affiche dans une demi-douzaine de bar stéphanois. Bref, ça me fait exister en ville.

Aujourd’hui j’ai souvent du mal à mémoriser le moment créateur. En effet je suis occupé à des choses de plus en plus précises, et même, quelques fois, budgétisées. Je flâne moins sous la douche urbaine. (surtout l’hiver). Les idées artistiques arrivent de plus en plus au cours de réunions, ce sont des (beuark) projets (brreeeuaaaaark).

Pourtant, dans ce monde où tout est faux, sans aucune hésitation possible, où la vérité n’est qu’un argument dans une négociation, il arrive encore qu’un événement crée un accident, une erreur, une angoisse, par lequel hommes et femmes cherchent à revivre ensemble, ressentent une envie, et même, on peut trouver de ces hommes et de ces femmes qui le cherchent volontairement, au lieu de le trouver juste normal.

On peut donc encore construire, sur la planète Terre.

 

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