La rumeur… amie ?

– Taisez-vous ! Votre spectacle est nul !
– Et…
– Taisez-vous ! Vous vous mettez en danger avec votre spectacle en plus, en avez-vous conscience ? Je vous protège !
– Que…
– Taisez-vous ! Taisez-vous ! J’appelle la police ? Attention j’ai mon portable !

C’est à la station de tram Peuple Libération, devant une vingtaine de personnes… en ce genre de cas je n’insiste pas ; je me mets en retrait en attendant que ça se tasse. Je ne bouge plus.

– Il est fou, il est ivre.
– Il n’est pas méchant
– Et avez-vous pensé s’il se tuait avec son spectacle ?
– Il n’est pas méchant.
– Je ne vous dis pas qu’il n’est pas méchant, je vous dis qui serait responsable ?
– Je le vois tous les dimanches à Châteaucreux faire son spectacle, il n’est pas méchant.

Tout cela est bel et bien, sauf que… je suis très étonné : je ne fais pas de spectacle à Châteaucreux ! Comment cette personne a-t-elle pu me voir ?

– Il faut le protéger je vous dis : cela fait trois fois que je le vois ici même se casser la gueule ! De mes yeux ! Il faut arrêter !

Mais… que dit ce type ? je ne me suis jamais cassé la gueule comme ça !?

– Il n’est pas méchant, son spectacle est sympa ! La preuve : je le vois tous les matins quand je vais au boulot. Il est gentil !
– Oui moi aussi je le vois tous les matins, c’est bien ce qu’il fait ce monsieur !

Le matin !? Jamais !

– S’il se faisait du mal avec son spectacle nous risquons d’être accusés d’être complices ! Le savez-vous ??
– Quelle histoire ! Venez monsieur le poète, mettez-vous par ici, faites votre spectacle, ce n’est pas dangereux !
– Oui, venez !
– Venez !
– Venez !

Je refuse.

– Mais il n’est pas méchant, je le sais.
– Je ne vous dis pas il n’est pas méchant mais prenez conscience…
– Ça suffit ! de toutes façons voilà le tram c’est plié… au revoir le poète !
– Au revoir !
– Au revoir !

Je salue mon public, manifestement conquis (sans combattre)… je m’interroge : suis-je multiple, que je puisse ainsi être vu de tant de gens partout, toute la journée ?… Et ils s’en vont, et l’arrêt de tram redevient vide.

Et deux jeunes s’avancent vers moi.

– Monsieur, c’est bien vous le poète ?… parce que voyez-vous j’ai une copine et voilà je voudrais un poème parce que il faudrait lui dire mais je sais pas. C’est bien vous ?

Son copain acquiesce. Tout le monde croit que je suis poète, alors que je n’ai jamais fait que des vers de mirliton. Je suis co-mé-dien.

Je lui propose un poème d’amour pour sa copine.

– Il est trop long je pourrai jamais le retenir parce que je lui ai pas encore dit et je voudrais que ce soit moi qui lui dise. Vous êtes bien poète ?
– Oui, je suis poète.
– Alors faites le, s’il vous plaît.

Je suis dans la merde. Ce que je sais refuser quand je fais la comédie, je ne le sais pas dans une relation personnelle. Si j’avais répondu « Non je ne suis pas poète » comme il est vrai j’étais brûlé ; et si je ne lui trouve pas son foutu poème je suis ridiculisé. Grâce au Ciel je connais une poétesse qui me sortira d’affaire, je l’espère. Alors je temporise. Je lui propose un échange de mails, pour lui envoyer la « solution ». Et ils s’en vont.

Mais soudain je m’interroge : si tant de gens m’ont vu sortir de nulle part, peut être cette femme poète n’est aussi qu’illusion ? Comment alors ce jeune homme pourra-t-il parler à cette jeune femme ?

 

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