Moi je écris

moijeJe crois qu’il faut que j’admette que je peux écrire des textes capables d’émouvoir les autres, des textes dans lesquels d’autres se retrouvent et se rencontrent, alors que jusqu’à présent je ne voulais pas m’engager là dedans.

C’est l’opération dite du Cri de la Gazette, un choeur parlé et clamé dans l’espace public, avec le B.E.A.U., qui m’a décidé à changer d’avis. En effet pendant 4 semaines, 3 fois par semaine, j’ai fait exactement ce que je ne voulais pas trop faire : j’ai proposé des textes que j’avais écrits pour être clamés dans la rue.

Écrire le matin, entendre son texte clamé le soir, voir des passants écouter : c’est ce qui m’a bouleversé.

Il ne s’agit certes pas de romans… il s’agit de textes très courts, écrits à la craie sur des grands cartons noirs, lisibles par le groupe du choeur, placé à une dizaine de mètres. L’ensemble doit représenter à peine 3 pages de rédaction d’écolier.

Ils sont écrits pour assurer la lecture orale, en majuscules, avec pour toute ponctuation des barres obliques simples ou doubles, marquant les silences :

« QUEL EST CE CURIEUX / CHANTIER ? //
POURQUOI / PEIGNENT-ILS UNE BOUTIQUE / TOUTE EN BLEUE ?  » //
SE DEMANDENT / LES HABITANTS DU QUARTIER JACQUARD //
ILS VOIENT / DES FEMMES QUI MONTENT EN HAUT DES ÉCHELLES //
ELLES MANIPULENT / DES PERCEUSES ET DES VISSEUSES //
ILS VOIENT / QU’ON ENTRE DANS LE CHANTIER /
COMME DANS UN MOULIN //
ILS VOIENT / DES JEUNES / QUI TRAVAILLENT BIEN //
S’ILS APPROCHENT / QUELQU’UN / VIENT LEUR PARLER /
ET LEUR FAIT VISITER //
ET LE PLUS ÉTRANGE / AU LIEU DE DÉRANGER LA RUE /
CE CHANTIER / L’ANIME //
ILS VOIENT / QUE LA PRESSION / EST FORTE / SUR LES TRAVAILLEURS /
ILS RESTENT TARD / LE SOIR / SUR LE CHANTIER / QUI DOIT ÊTRE FINI /
DANS / DEUX JOURS / ET DÉJÀ / ON LEUR DEMANDE / S’IL Y AURA /
UNE FÊTE / POUR L’OUVERTURE //
ET OUI ! // SAMEDI MIDI / LE MAGASIN ÉPHÉMÈRE / B.E.A.U. /
OUVRE SES PORTES / DANS LE QUARTIER / JACQUARD //

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Et voilà !… Pas de quoi réveiller Molière, quand même.

Je me doute aussi que c’est un peu la force de l’équipe, que, si j’avais été seul, il aurait fallu des années au processus.

J’écris à la bonne franquette depuis pratiquement toujours. J’ai écrit un bouquin pour Eyrolles, quand même (dans une autre vie). Récemment, j’avais un peu re-appuyé sur l’écrit,  pour dire des contes, des actualités fantaisistes, ou même des blogs. Et j’ai eu un relatif succès, un relatif intérêt, quelques lecteurs. Tout ça m’avait déjà fait réfléchir.

Depuis que je fais du théâtre, j’ai toujours refusé de dire que je pouvais écrire. Tout en écrivant tout le temps. Mais je ne voulais pour rien au monde être assimilé à ces abrutis qui écrivent avec leur coeur sincère, avec leurs profondeurs qui les démangent, être comme tous ces nuisibles qui payent des psychiatres comme d’autres vont à confesse.

Mais les choses ont changé.

Ce que je fais, ce que j’écris, est de plus en plus l’objet d’un débat, souvent à charge, d’un travail, et même d’un travail de chantier. Je dois exprimer quelque chose qui donne une perspective, qui vient de ce que j’observe, perspective, observation, qui viennent de moi et ceux qui m’entourent.

Il y avait aussi une autre raison, plus positive, à mon refus de montrer une écriture : je préfère la lecture, c’est un moyen important de comprendre. Ça donne du vocabulaire. Comprendre l’autre est chez moi un plaisir direct, qui ne demande pas de contrepartie, et qui s’attache aussi bien aux vivants qu’aux choses.

Écrire, j’y arrive péniblement, sans voir ce que ça apporte vraiment, à part des facilités ponctuelles, alors qu’il y a déjà tant de merveilles à lire, qui me permettent d’être efficace beaucoup plus vite.

Le théâtre est venu tard. Il s’est révélé être pour moi un moyen de survie, parce qu’il donnait des moments d’écoute : je parlais, on parlait, nous parlions, on écoutait, nous écoutions, j’écoutais, ça me reposait. Peut être ai-je eu de la chance, car ce n’est pas toujours comme ça dans le monde du théâtre, loin de là. Mais en tous les cas ça nous le fait faire.

Par rapport à la lecture seule, c’est comme si le théâtre nous apprenait à lire. Par l’écoute et l’observation collective, par les mondes extraordinaires qui suscitent envie, on crée un vocabulaire. J’ai pu observer ce phénomène, même juste en faisant semblant de me promener dans la rue avec rien que des boites.

Et finalement, écrire pour le théâtre, c’est demander si j’ai bien écouté.

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Les choristes, sur la placette au croisement des rues Jules Ledin et Grand Gonnet, Saint-Étienne.

AVEC LA BIENNALE / DU DESIGN / ON VOIT / DES ÉTRANGERS / À JACQUARD //
ON VEUT DIRE / DES VRAIS / ÉTRANGERS /
C’EST À DIRE / DES ÉTRANGERS / QUI PARLENT ANGLAIS //
ON LES ENTEND DIRE / HEY / HEY / WHAT IS THIS ? / WHAT IS THAT ? //
ILS SE PROMÈNENT / PAR GROUPES / ILS ONT UN GUIDE /
ILS S’IMAGINENT / À LA CROIX ROUSSE //
À JACQUARD / ILS VOIENT DU DESIGN / ALORS QU’IL N’Y EN A PAS //
ON LES ENTEND / THIS IDEA / IS INCREDEBLY / SIMPLE /
THE MARKET PLACE / PLACE JACQUARD / IS / AN OPEN SPACE //
ILS VOIENT TOUT / POSITIVEMENT //
NOS PAUVRES RUES / LEUR PARAISSENT ÊTRE /
UN FUTUR PARADIS / QUI ARRIVE / SOUS LEURS YEUX //
THE STREET / OF SADNESS / WILL BECOME / A STREET OF JOY //
OYÉ //
THE STREET OF SADNESS / WILL BECOME / A STREET OF JOY //

 

2 commentaires

  • Yep, l’ouverture, what an experimentation, what a rich, an expansive life !
    Cependant,
    parfois je te vois plus te gondoler entre les lignes, et les lignes avec, et là ça m’a manqué.
    Mais c’est vrai que ce n’est pas le rôle d’un écrivain. Peut-être que le rire. Peut-être que le rire c’est la cerise sur le radeau (quoi ?); ou l’épigraphe.
    Anyway, y a un paragraphe de ton article contre lequel je m’insurge et qui m’attriste. Tu devines ?

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