Qui a des oreilles entende

Alors que, juché sur une poubelle comme à mon habitude, j’interpelais un groupe habituel de gens qui passaient devant moi pour leur proposer une poésie, un homme seul s’immobilisa et me regarda intensément.

J’étais assis sur une poubelle, et je parlais aux gens qui passaient. Après un moment de silence. le voyant toujours là, je lui répétais ma proposition, m’imaginant qu’il n’avait pas compris : je lui dis une poésie contre de l’argent ou une cigarette.

Avant ?… Après ?… me répondit-il

Après, répondis-je, comprenant qu’il me questionnait sur le moment où il devait me donner quelque chose, si vous êtes content. Mais il me donna tout de suite son paquet de tabac entier, et se centra devant moi au milieu de la rue, attendant.

Je suis sourd, mais je vous écoute, dit-il.

Je lui ai présenté Les passantes.

Je pense qu’il n’était pas complètement sourd. J’essayai d’articuler un petit peu plus, sans forcer… de toutes façons, le coté complètement surréaliste de la scène suffisait à faire le théâtre. Il est des moments où il n’est besoin ni d’être bon ni d’être mauvais, où il faut faire, c’est tout.

Il se tenait droit comme un i, tendu comme une antenne captant les ondes venues de derrière l’horizon, je lui faisais une pause dans le phrasé chaque fois qu’un sourire ou une lumière passait sur son visage, pour ne pas trop bousculer.

Qu’est-ce ? De qui est-ce ?… demanda-t-il à la fin.

Je lui répondis que c’était de Eugène Pol. NON ! Non ! cria quelqu’un qui était resté à bavarder avec un ami, m’écoutant distraitement en même temps depuis l’autre coté de la rue. C’est Antoine ! Antoine Pol !

Le temps que je me retourne vers l’homme, il s’était déjà replongé dans sa propre conversation amicale, sans plus faire attention à nous, rigolant encore un peu de mon erreur. Il pouvait écouter sans effort deux conversations à la fois, sans plus s’impliquer.

J’étais obligé de reconnaitre que je m’ai trompé : oui, ce n’était pas Eugène, mais Antoine, effectivement.

Pfeua… me dit l’homme-antenne aux prises avec une forte émotion, pas d’importance… clamer une poésie, à moi… les slammeurs et rappeurs aujourd’hui clament en l’air, à tout le monde ou à personne, je ne les aime pas. J’ai écris des poésies et des chansons, avant… j’ai essayé, j’étais dans la musique, mais il me fallait un an pour écrire quinze vers mièvres, j’ai arrêté, et je suis sourd maintenant. Aujourd’hui j’ai encore un peu entendu quelques mots qui m’étaient adressés. On n’imagine pas, on ne sait pas.

100_1975

Les poubelles sur lesquelles j’étais assis ce soir là, faisant la petite scène de mon petit théâtre.

Recette du jour : un paquet de tabac rempli au quart.

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