Petites fictions diverses

Le Coiffeur cathédrale

Nombre de bâtiments publics de Saint-Étienne ont l’allure de forteresses : c’est le cas de la préfecture ou du  nouveau siège de la Métropole, avec sa couleur jaune ; et c’est le cas du Tribunal, à deux pas de la rue de la ville, dans le centre historique, un quartier aujourd’hui en difficulté économique.

De ce Tribunal, quelle architecture pourrait mieux résumer l’anachronisme de l’Institution par ses lions de pierre, ses colonnades, ses escaliers monumentaux, vis-à-vis des boutiques qui rampent comme des lichens juste de l’autre coté du trottoir.

Pourtant, c’est la porte d’un des coiffeurs pour hommes de cette rue que le Président du Tribunal poussa, un matin qu’il faisait froid.
Ce serait pour une coupe, dit-il aussi naturellement que possible.
Oui, monsieur, bonjour. C’est la première fois que vous venez, il me semble, alors bienvenue, répondit le coiffeur à cette personne bien mise qui lui était inconnue.
Merci.
C’est toujours un plaisir d’avoir un nouveau client. Bienvenue dans mon modeste établissement.

L’assistance était composée de ces hommes jeunes super-archi-bien-peignés qui semblent passer leur vie chez le coiffeur. Ici, un nouveau client est un événement considérable.
Je viens… pour un rafraîchissement, excusez… je suis le Président du Tribunal, juste à coté.

La foudre aurait frappé l’assistance qu’elle n’aurait pas été pareillement interdite. Mais, au bout d’un moment, l’un des plus malins finit par trouver une blague, et, se tournant vers ses camarades, dit pour rire :
Il vient pour une coupe… rebeu ?

Le Président, l’ayant entendu, répondit :
Je ne me moque pas de vous, ne vous moquez pas de moi.
Ici tous les clients sont servis pareils et avec soin, coupa le coiffeur, en envoyant par le regard un missile incendiaire sur le plaisantin.

Et le Président continua :
La folie m’a frappée ; la dépression, l’angoisse me torturent et me hantent. J’ai beau consulter les psychiatres, aucun ne peut me soigner. Je sais que l’issue sera fatale. Même assis sur mon… trône, en séance, les pensées morbides me submergent. Voilà pourquoi je suis sorti, j’ai erré, et je suis arrivé chez vous. J’ai senti, allez savoir, une chaleur de famille. Et puis, au jour du jugement, c’est toujours mieux d’être bien coiffé, n’est-ce pas ?

Lorsqu’à son tour il s’installa sur le siège du coiffeur, que la blouse blanche, ne laissant dépasser que la tête, enveloppa son corps, lui donnant un air de chimère, les autres autour se recroquevillèrent silencieux, sur leur chaise. Le coiffeur tournait, tournait, autour de sa tête, emporté dans le cliquetis des ciseaux qui résonnaient dans la pièce immobile. Ses oreilles apparaissaient grandir, devenir géantes. Ses cheveux tombaient sur ses joues, mettaient du poil sur son nez, son front. Ses yeux, sa bouche, rebondissaient sur les miroirs et éclataient dans le salon.

Les hommes de l’assistance se  taisaient, découvrant le juge ainsi tordu, étant saisis d’un vertige. Ils revoyaient les amendes, les trafics, ces relations un peu grotesques avec le corps judiciaire, dont ils entendaient parler par leurs voisins ou dans les journaux. Ce n’est pas qu’ils avaient quelque chose à se reprocher, c’est qu’ils y étaient étrangers.

Ils auraient voulu sortir, mais, empotés qu’ils étaient par la crainte de l’autorité représentée par le nouveau client, ils bougeaient au ralenti comme des cosmonautes qui flottent dans l’espace, mus par une impulsion d’origine, se heurtant doucement les uns les autres. S’ils faisaient une action, les miroirs du coiffeur la réfléchissaient aussitôt à l’infini, la segmentant en mille morceaux comme un vitrail où se mêlait la figure découpée du Président fou. Et la petite boutique du coiffeur prit soudain un air de cathédrale.


La publication sur L’Amie de la ville.

Un crassier érigé sur le toit du Zénith

Quoi de plus marquant qu’un grand et gris et gros crassier ? Quoi de plus typique de l’histoire travailleuse de Saint-Étienne ?

Mais les crassiers sont mal mis en valeur, à l’écart des voies de circulation principales, et peu distinguables des collines naturelles qui encombrent le paysage stéphanois.

Sur ce constat, les délégués Métropole ont entrepris un chantier à la mesure de Saint-Étienne, ils ont exercé une responsabilité clef, saisit une opportunité historique, lancé un défi pertinent.

En un temps record, après des études de faisabilité menées tambour battant, des études d’impact enthousiasmantes, des diagnostics environnementaux formidables, des enquêtes publiques vécues dans l’allégresse, le projet a réussi !

C’est le crassier du puits Couriot qui a été choisi entre tous pour être érigé sur le toit du Zénith. Un crassier potiche le remplacera sur son emplacement original pour ne pas désorienter les habitués, potiche réalisée par le service Décors et Scénographie de la Comédie.

À son nouvel emplacement, bien visible depuis l’autoroute proche, le crassier porte l’identité stéphanoise au… Zénith, c’est le cas de le dire.

Mais nous ne dirons pas qu’il porte, nous dirons qu’il magnifie. Mais nous ne dirons pas qu’il magnifie, nous dirons qu’il vend. Mais nous ne dirons pas qu’il vend, nous dirons qu’il donne : il exalte, par sa bonhomie de mineur polonais brillamment stéphanoise, par sa rondeur maternelle, un sentiment d’abondance similaire au bonheur de la richesse de Picsou dans le Journal de Mickey. Le crassier est une maman.

Oui ! L’identité stéphanoise est portée au zénith par le crassier sur le Zénith.

Publié à l’origine dans le numéro 1 du Saintézine par le Stagiaire.


Le crassier érigé sur le toit du Zénith publié sur l’Amie de la ville.