Textes Villes# salle Descours Collectif X

… mais qu’est ce que le Collectif X ? Voilà.

… mais qu’est Villes# ? Ici.

… et la salle Descours ?… Rien, ou presque.

J’ai participé à cette aventure en tant qu’invité, et j’ai réalisé le protocole de la balade et de l’interview.

Protocole balade

Pour la balade, il s’agissait de présenter une balade qu’on avait faite individuellement entre Monthieu et Côte Chaude (5km).

Voici mon texte :

Balade à partir de Monthieu vers le centre-ville, quelle route ? Du centre-ville à Côte-Chaude, ça va, mais de Monthieu au centre-ville, quelle route ? Les plans de Saint-Étienne ne sont pas d’accord sur la route principale à cet endroit de la ville. Selon les plans citadins, c’est la voie des bus ; selon les plans automobiles c’est une autre voie, un peu plus bas, plus large et plus rectiligne, qui sort de l’autoroute ; la voie des bus, elle, ondule dans la ville et vient de « Terre-Noire », un ancien village. Pour exécuter notre protocole scientifique de théâtre, on nous a dit d’aller à Monthieu en bus mais on nous a donné la carte des automobiles, alors que faire ?

À partir de l’arrêt de bus Monthieu qui est évidemment sur la voie des bus, pour rejoindre la voie des voitures, des allées traversent une zone d’immeubles et de parcs, avec des arbres, des parkings, des aires de jeux.

À cet endroit, sur leur voie, les automobiles sortent du premier rond-point après l’autoroute, dans un grondement râleur, et commencent à entrer à Saint-Étienne. Ici les jardiniers ont mis de belles plantes et il y a encore des tapis d’herbes sauvages sur les bords de la route.

Le ciel au gris lumineux impulse toutes les couleurs. Les fleurs brillent, les herbes sont soyeuses et tout le paysage prend un relief de tons qui met chaque chose en valeur : les bâtiments, le couvert urbain, des portions d’autoroute qu’on aperçoit, les crassiers au dessus, les hameaux, les collines, les monts du lyonnais.

Je m’arrête chez Lidl m’acheter un paquet de biscuits. Lidl est un parallélépipède, comme toutes les identités de cette zone, qui ressemble à une chambre de garçon mal rangée : un cube, puis un parallélépipède, puis un autre cube, tous comme abandonnés sur le sol pour aller vite à un autre jeu.

Il y a des petits bonhommes dans les parallélépipèdes ! J’y rencontre même des
amoureux !

Dehors le bruit reste obsédant, mais la route devient petit à petit moins large. Les parallélépipèdes deviennent maisons ou immeubles et s’alignent contre la voie, qu’ils poussent.

Voilà déjà un premier groupe scolaire, preuve qu’il y a des habitants ici. Juste en face, un campement sauvage d’une famille vivant à la rue, à l’abri d’un parallélépipède abandonné.

Les premiers carrefours urbains interrompent la ligne droite de l’avancée automobile. Ils sont beaux, ils sont propres, ils sont fleuris. Les voies automobiles s’y multiplient et organisent toutes les directions mathématiquement possibles, mais un mendiant s’y promène à pied transversalement, au mépris des signalisations et de la prudence, pour demander l’aumône aux chauffeurs.

Un grand bâtiment à ventre jaune, un parallélépipède encore plus beau que les autres, exercice de prestige et de pouvoir de la métropole stéphanoise, consacre l’entrée de la ville. Aussitôt, à ses pieds, collés sur les poteaux, les annonces de prostituées s’y multiplient, sans que l’on sache très bien qui attire l’autre. Et de suite une rue, un petit immeuble style entre deux-guerres, avec quelques commerçants, quelque chose de la vraie ville, fait face au grand bâtiment à ventre jaune. Une pizza nommée « Pizza Yellow », c’est drôle.

On dirait que l’italien Pizza et l’anglais Yellow se moquent ouvertement du jaune d’or pouvoir, mais c’est sans doute un écho urbain, fréquent dans la richesse humaine stéphanoise.

La pluie commence à tomber. Le gris du ciel s’était fait de moins en moins lumineux, puis le sol s’est piqueté de tâches noires : cette pluie.

Au bâtiment jaune et à la Pizza Yellow, la voie automobile subit une diffraction et se relance encore plus droite, encore plus fonceuse. Les pizzas dégagent et il n’y a plus aucun commerce. La voie n’est aménagée que de longs trottoirs rectilignes et de barrières de protection. Autour c’est un plateau scolaire, avec un lycée, des écoles professionnelles, dont le savoir est directement offert aux urgences automobiles.

Mais depuis longtemps, depuis le départ même, la ville offre des échappées – à qui peut s’acheter des biscuits, comme moi. Un saut de coté vers l’amicale Boris Vian, un autre de l’autre coté vers la place Chavanelle et me voilà sorti du bruit des tôles pétrolières et me voilà dans un monde de surfaces, non plus de lignes : les zones pour piétons.

Ici est un monde familier pour moi. Tel ce que font imaginer des oiseaux qui y sont sculptés, je peux m’y envoler et je passe les jeux d’enfants, l’entrée monumentale du parking et je plane en sortant vers la rue Nautin. Même si la pluie se fait insistante, je vole ! Je fais mon pilotage automatique de protocole scientifique de théâtre.

Mais au passage une surprise : après la ligne de tram, après l’église, à coté du manège, dans un coin, une mendiante que je vois d’habitude comme raidie d’attente vers Montreynaud presque au large de la ville ; la voilà en plein centre.

Tout est mouillé, trempé, des flaques bouchent le trottoir et des ruisseaux dégoulinent aux mépris des usages normaux. Je joue les aéroglisseurs au passage du bâtiment blanc de la CAF, du bâtiment noir de la Comédie, et des cascades d’eau commencent à tomber des toits quand j’arrive au Babet. Il devient temps de songer à une pause… mais il n’y a aucun café au Clapier.

En flottant tête baissée pour me protéger, non plus volant, j’aperçois sur le
coté par une fenêtre un intérieur avec des tables et des chaises, des
boissons… un café ? Non c’est une amicale ; je passe : je préfère encore la
pluie aux amis. Mais quelques mètres plus loin, elle redouble, la pluie ! Sous
peine de me transformer en poisson, je dois trouver une solution : de l’autre
coté d’une voie express et d’une ligne de chemin de fer, une autre amicale ! Des
turcs.

Il y a deux hommes sur le pas de la porte qui discutent, je pourrais les
aborder. Soudain une petite voix m’arrête ; vais-je leur dire « Holà ! Manants !
Faites place ! Je suis un artiste ! En votre demeure je dois un protocole
scientifique appliquer !  » ? J’hésite et leur dis plutôt : « Bonjour, puis-je
m’abriter chez vous ? « .

Ils me répondirent que oui, à leur invitation j’entre, et ils m’accompagnèrent
pour annoncer que je ne suis pas un intrus. Je découvre une grande salle où je
peux enfin respirer autrement qu’avec mes branchies. Je m’assois, je demande un
café.

Un homme arrive les yeux grands écarquillés, comme quelqu’un voulant me faire
comprendre quelque chose. Il tient dans une main un café, et il dresse le pouce
de l’autre et dit « un ».

– Un euro ?… je lui demande.

Il me fait « oui » de la tête.

Après quelques temps, il vient s’asseoir à ma table. Il prend une stature de
commandeur turc et nous restons silencieux un petit peu.

– Enfants juillet, me dit-il.
– Comment ?

Mais, derrière moi, quelqu’un :

– Les enfant jouent.

Derrière moi les deux hommes qui m’avaient accueilli nous regardaient et nous
écoutaient, amusés. Oui, des enfants « jou-aient » dans une salle mitoyenne en
faisant un boucan d’enfer. L’homme me dit, en son expression difficile, que
l’amicale organise tout le temps des spectacles pour enfants et jeunes, de la
musique, du théâtre. Il me dit que c’est bon pour la discipline, que, pendant
que la jeunesse danse elle ne devient pas terroriste ; « Crouic, crouic,
discipline », dit-il en faisant le geste d’une vis qu’on serre, « crouic crouic
discipline protège jeunesse danses !  »

Je me sentais très étonné et remplis de respect pour cette idée, de contrôler la
jeunesse par la musique et la danse ?

La télévision turque, au dessus de nos têtes, passait les actualités en leur
langage que je ne comprenais pas. Elle montrait un pays en paix, avec un beau
soleil, un beau ciel bleu…

Ici la pluie continue, et il faut que j’avance. Je dois aller à « Côte chaude »,
la fin de ma balade… je me décide à repartir.

Ça remonte par une petite rue droite et simple. C’est fou comme les villes se
transforment en marécage sous la pluie, même dans les rues en pente. C’est une
petite rue simple qui monte vers la Côte Chaude sous la pluie froide, une petite
rue comme il y en dans toutes les villes de France. Sur la gauche je passe une
boutique en travaux qu’on transforme en centre d’escalade, sur la droite un père
et son fils prennent le petit déjeuner sur un balcon comme s’il faisait grand
soleil, aussi sur la droite encore une maison décorée avec des lézards en
céramique, et puis… et aussi… encore…

La pluie continuera pendant encore longtemps, bien après mon arrivée. Elle était
hors protocole : on ne voit jamais de pluie, au théâtre. Le théâtre, c’est pour
la discipline, pour préserver la jeunesse du monde entier du terrorisme. Et, la
pluie, c’est pour la balade.

Moi en train d'expliquer ma balade sous mon meilleur profil

Moi en train d’expliquer ma balade sous mon meilleur profil (photo Laurie Guyot)

Protocole interview

Et puis voilà mon texte sur le protocole interview. Une fromagère a bien voulu me parler. Je fais la présentation en mode improvisation guidée par le texte… donc ça veut dire qu’il faut pas suivre le texte à la lettre.

Alors moi j’ai une grande gamme de tout. J’ai des fromages blancs des caillés doux du caillé lactique j’ai le bon traditionnel sarasson nature aïl et fines herbes j’ai du lait cru, des rigotes, à la pièce en rouleau des fromages apéritifs et puis des bien secs jusqu’à l’artison puis j’ai aussi un p’tit fromage qui est cendré, qui a eu un p’tit prix, puisque j’ai nommé le Couramiaud. Y plait bien suit-là puisqu’il est crémeux et goûteux.

C’est tout d’la vache, ouais ! Ça pourrait être de la chèvre ou de la brebis ah ! Ah ! On peut faire du fromage avec les trois laits, ils plaisent tous. Mais j’crois qu’c’est la p’tite rigote classique qui aura toujours sa place au paradis, en fait j’crois qu’elle est indémodable celle-là on la remplacera pas les p’tits paquets par sept là… on essaie encore d’innover dans des nouvelles formes des nouvelles présentations mais j’crois qu’la p’tite rigote toute simple ça reste encore traditionnel et on en vendra toujours. Ah ! Ah !

Je suis là tous les jeudis après-midi place Chavanelle, le marché dans l’après-midi, c’est bien pour les ménagères qui font leur ménage le matin et pour ceux qui travaillent et pour les enfants à la sortie de l’école ouais ! Été comme hiver depuis 8 ans, 8 ans… voilà ouais ouais ouais exactement ouais ouais ouais ouais ouais exactement. Bien sûr. C’est clair. Ah oui oui oui oui oui, bien sûr, aussi. C’est ça. Voilà. Voilà.

(silence)

Ah non je n’habite pas Saint-Étienne. Ah mais ici c’est pas les 35 heures. C’est deux mondes différents quoi la campagne et la ville. Ça n’a rien à voir , quoi. Moi j’aime bien la campagne, j’aime bien vivre. On aime bien avoir du contact, être proches des gens, voilà le contact ça c’est important, parce que, tout seul c’est bien, mais au bout d’un moment on a besoin de contact avec les gens quoi faut pas être en décalage nous on travaille en famille, enfin on n’est jamais vraiment seuls parce qu’il y a toujours un voisin…

J’vais en ville avec ma remorque j’ai un ensemble un camion citroën plus ma remorque. J’mets pas l’fromage là où il y a les secousses, j’mets que l’fromage sec après j’réinstalle mon banc, c’est toujours un bon moment les marchés c’est toujours une bonne ambiance quoi. Dans la joie et la bonne humeur on va dire. Les gens aiment bien voir leur fromagère ah ! Ah ! On peut dire ça ah ! Ah ! Ça se passe bien les gens sont très sympathiques, voilà toutes les semaines ils ont leur p’tit rendez-vous avec leur fromagère.. ouais.

Quelque part au fond d’eux, autrefois il faut pas oublier que la France était un pays très agricole, la France était un pays très agricole et ça leur rappelle leurs racines justement, voilà faut surtout pas oublier quand ils viennent chercher leur fromage machin ça par exemple le fromage blanc doux et bien ils me disent ça leur rappelle les fromages de ma grand-mère c’est comme ça. Ça leur permet de renouer avec les valeurs de la terre. C’est le lait de nos vaches qu’on les a nourries avec les fourrages qui sont issus de notre exploitation, on produit nos fourrages et nos vaches nous le rendent en lait et en fromage. C’est toute une chaîne. Et tous les après-midi du jeudi vous voyez sur la place chavanelle les enfants jouent ils jouent au ballon au vélo les mères de famille elles sont assises ensemble elles discutent entre elles, il y a quinze jours il y avait Boris Vian le foyer des enfants qui était venu on a fait d’la soupe aussi ils avaient trié leurs légumes, les enfants avaient fait comme les ménagères tout ça sur la place publique c’est une éducation encore  voilà ouais ouais ouais exactement ouais ouais ouais ouais ouais exactement. Bien sûr. C’est clair. Ah oui oui oui oui oui, bien sûr, aussi. C’est ça. Voilà. Voilà.

(silence)

Tous les jeudis après midi votre fromagère place chavanelle, jusqu’à 19h, ou à firminy trois fois par semaine et je fais quelques petites foires aussi des fêtes de village dans la région. Revenez voir votre fromagère tous les jeudis après midi place chavanelle !

Et voilà !