Une tortue qui aurait des ailes

Il y a un mois, une tortue morte a été retrouvée, au pied de l’ancienne manufacture d’armes de Saint-Étienne. Elle était d’une espèce rare connue uniquement dans les grandes forêts d’Europe de l’est, et dont les spécimens peuvent vivre deux-cents, voir trois-cents ans, comme les tortues géantes de Galapagos.

Après examen, les spécialistes eurent la surprise de découvrir qu’elle avait été blessée par une balle restée coincée dans sa carapace depuis les guerres napoléoniennes, balle fabriquée à Saint-Étienne, dans l’atelier même auprès duquel elle est venue mourir.

À partir des traces de sang que sa blessure a laissée sur le sol, car elle semble n’avoir jamais cicatrisée, les spécialistes ont pu reconstituer son incroyable voyage très lent à travers la Pologne, l’Allemagne, la Belgique et la France, pendant quelques deux siècles.

Mais il est peu probable qu’un chasseur ait voulu tirer une tortue avec une arme de guerre. Peut être a-t-elle été victime d’une balle perdue ? À cette époque, celles fabriquées à Saint-Étienne jetaient l’horreur et la désespérance dans toute l’Europe et sur toute la Terre.

Cette tortue semble avoir eu des pouvoirs surnaturels, dignes d’une surtortue : elle traversa l’Europe jusqu’à Saint-Étienne, sortant indemne des plus grands bouleversements et hécatombes arrivant autour d’elle.

Pour l’expliquer, un expert affirme que, je cite : « Il y a tant de balles tirées qu’il est statistiquement possible que l’une d’elle ait, par hasard, créé un réarrangement génétique performant des neurones et donc des capacités cérébrales de la tortue, par manque de chance, au lieu de la détruire, comme nous l’espérions« .

Mais la question a dégénéré en bataille d’experts.

« Il ne peut s’agir d’une surtortue« , selon certains autres, « au motif qu’elle perdait tout son sang. donc c’est une tortue morte-vivante, une tortue zombie, doublée d’une tortue revenante, qui revient pour jeter un sort, et maudire Saint-Étienne. »

Mais, si tous les zombis animaux victimes de l’industrie des armes se mettent à converger sur la ville pour se venger, c’en est fini de son attractivité économique.

La tortue semble être allée par les plus grandes batailles à son pas d’escargot : elle était à Sedan en 1870, à Verdun en 1916, en Normandie en 1944… « Encore heureux qu’elle ne soit pas allée à Sétif ! « , s’est exclamé un responsable agglo, visiblement soulagé ; mais, se reprenant : « Cela aurait été matériellement impossible, à moins qu’elle ait eu des ailes » ; et, se reprenant encore : « De toutes façons, tout est impossible dans cette histoire« .

La tortue a été guidée comme les oiseaux migrateurs : par les étoiles et le magnétisme terrestre, qui a été enregistré dans le fer de la balle lors de sa fabrication. Reste à expliquer la formidable précision de son parcours, surtout que l’atelier coupable a disparu depuis longtemps.

Des légendes polonaises des Carpates racontent l’histoire de tortues vengeresses. Il y en a aussi dans la rebelle Kabylie, et tout le Maghreb. C’est dire combien la population stéphanoise suit avec émotion et inquiétude cette histoire de tortue, et manifeste pour que la vérité soit établie.

Dans cette atmosphère électrique, un professeur international de l’école des mines, monsieur Emiliano Pampa de la Trez Platos, a jeté un pavé dans la mare. Il a démontré que c’est bien la tortue, par ses pouvoirs neuroniques, qui a provoqué les guerres mondiales et les batailles, pour se venger. On pense que les guerres européennes ont été la conséquence de crises économiques et sociales, mais ce professeur appelle à une véritable révolution copernicienne de la pensée historique : c’est en réalité cette tortue qui les a provoquées.

En conséquence, dans la crainte que toute l’Europe réclame des dommages et intérêts à la ville de Saint-Étienne pour deux guerres mondiales s’il était confirmé que sa responsabilité était engagée, car il n’existe aucun avertissement dans le mode d’emploi des armes au sujet des tortues, les responsables agglo se sont mobilisés jour et nuit pour élaborer une parade juridique.

Dans l’attente de leurs conclusions, il a été décidé de financer un rapatriement du corps de la tortue par avion pour qu’elle soit inhumée dans sa terre natale et faciliter le deuil des proches.

Et, sous couvert d’anonymat, un responsable agglo a délivré le fond de sa pensée, en disant : « Restons humains« .

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