Coup de théâtre à Anatole France

Et encore :

Bonjour mesdames zé messieurs je vous présente une poésie, et si elle vous plaît vous me donnez de l’argent.

Pour la millième fois je m’annonce aux personnes qui attendent le tram à la station Anatole France. Eux sont sur le quai, et moi je suis en contrebas, de l’autre coté des rails, entre deux pots d’arbustes.

(Oui… il y a des pots d’arbustes, à Saint Etienne).

D’accord mesdames zé messieurs ?

Cette fois-ci mon « public » n’est pas très nombreux, juste constitué de 5 personnes. C’est parce qu’un tram vient de passer, mais un autre se pointe déjà à l’horizon ; il faut que je me dépêche si je veux caser ma poésie.

Hooo, répondent-ils l’air blasé, on n’a pas d’argent.

Toujours, je reste positif, sympathique, aimable.

Pas d’argent ? Comme je vous plains !

Oui, regardez, dit l’un d’eux, je n’ai même pas de quoi acheter mon billet. J’ai dû en emprunter un à un camarade. On ne peut rien vous donner.

Il me montre le billet comme preuve, un des camarades approuve.

D’autres personnes arrivent, voient la scène, l’ambiance est un peu à la rigolade, comme d’habitude.

Toujours je reste avenant, positif, sympathique, agréable, gentil, amusant. J’ai mis plusieurs années, je peux dire, à en être capable.

Alors si vous n’avez pas d’argent vous m’applaudissez si ma poésie vous a plu.

Hooo les poésies…. on n’a pas le goût… on a travaillé toute la journée… pas l’esprit à ça…

Ah bon tant pis. J’vous souhaite une bonne journée.

Et je fais un grand salut style Madame de Pompadour.

Et voilà, habituellement, c’est fini. Mais là, un de mes amis qui remontait de la place du peuple surgit en vélo, et stoppa brutalement entre moi et les spectateurs pour me dire bonjour, ignorant la scène en cours.

Très heureux de voir arriver un ami plus sympathique, je change instantanément d’attitude pour redevenir mon être habituel. Les gens sur le quai restent surpris. Et moi je suis surpris qu’ils soient surpris. Et mon ami enclenche :

Alors tu fais tes spectacles ?

Pouaf, les gens n’ont pas d’argent, que je dis sans faire attention.

Mais je les découvrais interloqués. Et je décidais de leur jouer un tour.

LES GENS LÀ DERRIÈRE SONT COMPLÈTEMENT FAUCHÉS, que je m’esclaffe en étant entendu de tous, mais faisant semblant de ne parler qu’à mon ami.

Qu’y a-t-il de mal ? C’est ce qu’ils disaient, non ?

ILS N’ONT MÊME PAS DE QUOI S’ACHETER UN TICKET DE TRAM.

Une grande gène se faisait jour derrière mon copain, mais pourquoi ?

Mettant en oeuvre un culot sans limite (du moins quand il s’agit de me foutre de la gueule des autres) je singeais la personne montrant son ticket de tram.

ET EN PLUS ILS N’ONT PAS LE GOÛT DE LA POÉSIE.

J’imite avec toute la lourdeur possible le mec qui venait de se montrer blasé.

ILS SONT FATIGUÉS, ILS ONT TRAVAILLÉ TOUTE LA JOURNÉE.

Je mime l’imbécile parfait qui s’est abruti au travail.

Je suis incapable de dire si mon ami se rendait compte du manège, ou s’il sentait la révolte grondant derrière lui, ou s’il voulait partir avant l’arrivée du tram (il est vrai que son vélo était sur les rails).

Bref, pressé, il me dit au revoir en rigolant (tout le monde rigole avec moi, décidément), m’obligeant à mettre fin au festival, puisque, à ma grande honte, je dois avouer que l’utilisais comme paravent.

Et le tram arriva, et repartit, et le quai se retrouva encore vide, et encore de nouvelles personnes arrivèrent…

Bonjour, mesdames zé messieurs…

Tout était oublié, tout était recommencé.

 

2 commentaires

  • Mise en abyme!
    Cela dit, la réflexion sur la poésie me semble d’un symbolisme glaçant et si triste concernant la façon dont elle est perçue par ceux qui ne la connaissent pas. Quel dommage que tu n’aies pu lui donner à entendre qu’elle fait du bien à l’âme et peut-être même encore plus après une journée de travail! et que ce n’est pas une lecture forcément difficile …

  • Merci Carole pour ton commentaire.

    Dans la rue, il faut se garder de tout jugement du public, sur la façon dont la poésie est perçue, etc. On ne peut même pas être sûr qu’ils ne la connaissent pas. Il peut y avoir tant de raisons dans leur histoire personnelle qu’on ignore, etc,

    Ici, je pense qu’ils voulaient se valoriser facilement… profiter de mon public, en quelque sorte… et alors ?… Qu’ils le fassent, pas de problèmes de mon coté, le public ne m’appartient pas.

    Mais c’est vrai que quelques fois ça énerve 🙂

    Dans l’ensemble la poésie n’est pas si mal que ça perçue dans le public. Elle est pas forcément perçue comme on imagine, mais il y a une intérêt important, et j’essaie d’en rendre compte dans mes histoires… Aux poètes et aux artistes de travailler 🙂

    « Il faut un esprit à ça », dit le public… pas faux, non ? C’est aux gens qui font le spectacle de l’apporter, cet esprit.

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