Elles parlaient aux arbres

Il n’est pas rare que, lorsque je présente une poésie à une femme, celle-ci me regarde comme une femme regarde un homme lorsqu’elle veut faire l’amour avec lui.

Au début le phénomène – si je puis dire – me troublait beaucoup, mais aujourd’hui… ou peut être que je me faisais des illusions ?…

Il y a quelque chose de particulier, et de difficile à décrire, avec les femmes. Quelque chose de corporel entre la poésie et elles.

Ah bonjour, vous êtes là ? heureuse de vous rencontrer. Vous dites des poésies en ce moment ? J’ai rendez-vous avec une copine, je passais ; ma copine est des fois un peu plus haut dans la rue, mais des fois elle n’y est pas, je vais voir si elle n’y est pas. Je passerai encore plus tard si je ne la vois pas.

– Ah bonjour, c’est vous ?… Vous savez, moi aussi je faisais des poésies quand j’étais jeune hi ! hi ! Et je me promenais toute seule en Haute-Loire dans mon pays, vous aussi ? Et puis je parlais aux arbres, j’aimais ça. C’était beau. Hoaf, c’est fini tout ça.

Au début, certaines spectatrices me donnaient des conseils :

Tes poésies sont bien, mais elles sont trop tristes. C’est vraiment dommage et blablabla, et blablabla.

J’étais un peu interloqué ; je ne voyais pas ce que mes poésies avaient de triste.

Trop triste ça veut dire trop compliqué, m’expliquaient-elles.

Bref j’ai demandé des éclaircissements à une femme avec qui j’avais des rapports neutres mais sympathiques, si tant est que de tels rapports puissent exister.

– Surtout ne les écoute pas, répondit-elle, ce sont des connes. Tes poésies ne sont pas tristes, tes poésies sont bien, ne change rien. Ce sont ces connes qui ont une grosse boule fermée dans le coeur, avec plein de choses tristes dedans ; et tes poésies parlent au coeur, et ça agite ces choses tristes qui sont en elles, et c’est pour ça qu’elles voudraient que tu changes, mais ne change rien ce sont des connes.

J’ai quand même cherché des poésies moins tristes et moins compliquées… faire pleurer les femmes, je l’ai déjà trop fait, c’est pas mon boulot.

J’en ai vu une un jour, triste parmi les tristes, alors que j’arpentais vers minuit Saint Etienne à la recherche d’un improbable public. Je la voyais de loin, elle semblait seule, perdue… je m’étonnais qu’elle ne présente aucun des signes habituellement visibles chez une femme ?… D’habitude une femme a un coté Regardez-moi mais je le fais pas exprès, mais là rien de tel ?? Pas de talons qui font tac tac sonore ?

Invisible elle se glissait dans l’obscurité, proche d’un parterre municipal composé de fleurs fermées par la nuit. Puis, après avoir jeté un dernier regard autour d’elle, d’un geste vif elle déterra prestement une des fleurs et l’enfourna dans son sac à main. Et aussi vite elle se replongea comme si de rien n’était avec son sac dans la lumière de la ville, et aussitôt l’on ré-entendit le tac tac sonore.

Ça alors ! Voilà donc ce qu’il y a dans le sac à main des femmes, je le savais enfin ! Plein de fleurs municipales volées !

Et un autre jour que je présentais des poésies au milieu du brouhaha des heures de pointe, deux jeunes nanas parmi le monde…

Et nous aussi on fait des poésies m’sieur ! Dites-nous une poésie pour voir !

Je dis.

– Ah ouais mais nos poésies à nous elles sont tristes, les vôtres elles joyeuses (je devais avoir fait des progrès). On va regarder sur Internet pour trouver des poésies joyeuses avec vous ! Les nôtres elles sont très très, trop trop trop tristes m’sieur (elles font une jolie moue). Et on pourra dire des poésies avec vous ? Mais vos poésies à vous elles sont trop courtes m’sieur !

Oui, vous pourrez les dire avec moi, que je répondis. Et la prochaine fois je vous présenterai quelque chose d’un peu plus long comme vous le désirez. (elles font une jolie moue).

Hin ! hin ! hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii i i oh V’là le bus ! Tant pis désolées ‘rvoir m’sieur !

Pour moi ces paroles décousues sont importantes pour que je puisse me situer, prendre de l’assurance. Quelles viennent d’un homme ou d’une femme, c’est très important, mais il est fondamental qu’elles viennent aussi d’une femme.

Mais c’est une erreur à mon avis de ne présenter des poésies que aux femmes, au motif que ça serait un public plus facile. D’abord ce n’est pas un public plus facile, ensuite c’est forcément aller vers les clichés puisque la différence homme/femme du coté de l’esprit on ne la connaît pas très bien, même si on la vit toujours.

Et encore, un autre groupe de femmes, discutant entre elles :

Les hommes nous mentent ggrrrr…. ggrrrrr….. Les hommes nous trompent ggrrrrr….. ggrrrrrrr….

Tiens vous, le poète ! (j’arrivais à ce moment là) Ah ! Vous tombez bien, ah ! Allez, dites-nous une poésie d’amour, ça nous émouvra peut être !

Je dis une strophe.

C’est tout, merci. C’est bien, vous êtes doué, c’est bien, merci ! c’est bien !

Pas trop réactif, j’enchaîne la deuxième strophe. Elles l’écoutent avec un air fuyant. À la fin :

C’EST TOUT MERCI !

Cela faisait probablement longtemps qu’un homme ne leur avait pas parlé, ou mal, que je pensais. Mais il restait 4 strophes.

C’EST TOUT MERCI ! Ah vous êtes très gentil. C’EST TOUT MERCI !

Alors j’ai arrêté et je suis parti. J’espère qu’un jour, elles pourront écouter toute la poésie.

Et encore, et encore une autre fois. Avec un groupe de jeunes dans la nuit :

Oui ah ! ah ! Faites le spectacle on vous regarde.

Ouuuuuuuiiii ! Vous dites votre poésie et moi je fais la danse du ventre à coté de vous !

?

(que je réponds).

Ouuuuuiiiiiiii ! Soyez gentil monsieur on vous écoute tous et moi je danse à coté de vous !

Elle était belle comme tout l’orient… Elle ondula portée par ma voix dans le délire général. En la regardant si proche de moi j’étais aussi rouge qu’un coquelicot, je présume. ‘Et moi, j’ai une règle absolue : en situation de théâtre dans la rue, je ne touche jamais personne.

Des fois le théâtre c’est pas le bon plan.

 

Nota : les images sont des travaux (hum hum) personnels à partir de statues célèbres à Saint-Etienne. L’arrière-plan de la Muse de Massenet vient d’un tableau de Jan Brueghel l’ancien, honteusement pompé ici.

2 commentaires

  • Que te dire ce matin? Je ne trouve rien d’autre que le fait que j’ai aimé lire ce propos, que j’aurais aimé que les femmes te donnent plus de leur ressenti et que…je le trouve trop court!

  • Cet article est trop long