Spectacles de rue à La Rochelle

Saint Etienne est une des rares villes de France où le tourisme est absent. D’un coté je trouve ça bien, de l’autre cela rend plus difficile le spectacle de rue. Aussi j’avais envie d’aller dans une ville touristique où, me semble-t-il, les choses seraient plus faciles.

Les hasards de la vie m’ont conduit vers La Rochelle, et je n’ai pas été déçu du voyage.

Il y a une grande variété de spectacles de rues, de qualité diverse. Les passants s’arrêtent très volontiers pour regarder.

À ce que j’ai pu voir, aucun spectacle n’est subventionné ; il s’agit d’initiatives privées qui se font sans autorisation particulière des autorités.

Tous ces spectacles donnent à la ville un air d’animation permanente, et je ne comprends pas que ce filon ne soit pas plus exploité à Saint Étienne… que font les myriades d’associations de danse truc, les galaxies de bons élèves à la Comédie et aux Conservatoires, les centaines de milliers de Petite Troupe De Théâtre Sympa qu’il y a ici ?

Ceux qui m’ont le plus étonné se réclament du cirque. Dresseur, magicien, clown… ils arrivent à capter l’attention de centaines de personnes, alors qu’ils sont souvent seuls et qu’ils n’ont même pas de micro ; le plus étonnant est qu’ils parviennent à le faire alors qu’ils n’ont même pas commencé leur numéro !

J’ai essayé de comprendre comment ce prodige pouvait avoir lieu  : commencer un spectacle en pleine rue en ayant déjà rassemblé des spectateurs.. Mon modèle perso est que le spectacle commence, et ce n’est qu’après que les spectateurs arrivent, attirés par le spectacle. Comment font les artistes de cirque pour inverser le processus !?

Fondamentalement, il me semble qu’ils jouent sur le plaisir du public d’être ensemble.

C’est comme ça qu’ils arrivent à faire des choses aussi étonnantes que : Applaudissez-moi, cher public, car vous voyez que je suis un artiste, cela m’encourage (et le public applaudit)… Bravo ! Merci Cher Public ! (l’artiste se montre heureux)… Merveilleux, Bravo, criez maintenant !… Et le public crie…

Tout vient; non pas de ce que le public obéisse à l’artiste, comme on l’imagine, mais de ce que le public est heureux de se voir applaudir, heureux de se voir crier, heureux de se voir rire. Cet effet existe dans le théâtre en salle, mais il est beaucoup plus fort dans la rue, car le public se voit, et l’artiste voit mieux le public.

Pour ce faire, il faut d’abord reprendre l’affirmation du spectacle. Pas de spectacle, pas de rassemblement, pas de public. C’est parce qu’un spectacle va commencer que le public vient, et non l’inverse, comme je le croyais par erreur. Un spectacle s’affirme tout autant qu’il se montre, et c’est sur l’affirmation que le public vient. Les artistes de cirque manient parfaitement le distinguo subtil.

Les spectacles en salle appellent ça la promo, sans se rendre compte qu’il y a là bien plus que de la promo.

Dans la rue, les artistes cherche à réserver un prélude au spectacle, un temps durant lequel l’artiste va chercher à faire venir le public, à attiser sa curiosité…. Comment ?… Ils profitent de la phase de préparation. Ils font croire qu’ils disposent leur décor, se concentrent, s’échauffent, mais en fait, tout est destiné à attiser la curiosité des passants.

Par exemple, un dresseur d’animaux va préparer ses animaux. Mais mince…. des petites souris s’échappent ! Évidemment, les enfants qui passent accourent.

Ils crient, forcément cela attire d’autres enfants, les parents doivent suivre, et tout ce petit monde se retrouve à partager l’évènement.

Il faut bien comprendre que les enfants sont heureux d’être ensemble. Si l’artiste capte ça, il a gagné. S’il continue à poursuivre ses souris, il a perdu.

Applaudissez les souris, les enfants !… n’a plus qu’à dire l’artiste… et une demi-heure après les enfants sont toujours là.

Ou alors l’artiste doit s’échauffer… puisqu’il y a un spectacle, forcément l’artiste doit s’échauffer et, comme on est dans la rue, il est obligé de le faire dans la rue. Alors il fait des exercices de gymnastique, il est bien musclé, on le voit… On voit qu’il est bien maillé, on voit qu’il est déterminé, il promet… Simple séduction du corps qui se prépare, et qu’on regarde de travers, même pour les hommes. C’est la vie.

Il y a comme ça quantité de trucs de bateleurs pour attirer le public. Tout est étudié, fait exprès, même les souris qui s’échappent, faut-il le dire ?… mais c’est si drôle qu’on a envie de le croire vrai.

J’ai commencé à appliquer ces principes, à Saint Étienne. Je n’ai pas de corps bien maillé, je n’ai pas de petites souris, mais j’ai trouvé un ou deux trucs susceptibles de capter du public avant même le début du spectacle. Et j’y arrive un petit peu.

Ainsi, juché sur une poubelle, je me maquille avec force concentration, ou je fais des virelangues avec un sérieux de pape. Il me semble que si quelqu’un passe à coté d’un type perché sur une poubelle qui dit sans fin Riz cuit riz cru riz cuit avec l’air d’être le pape cela attire l’attention. Ou que s’il se maquille des trucs un peu délires, pareil.

Et il est normal que je maquille puisque je vais faire un spectacle, dis-je aux passants qui me regardent et s’arrêtent, un peu interloqués.

Mais le problème est que je suis terrorisé, en voyant ces gens qui attendent quelque chose de moi.

Alors je leur dis que mon spectacle va commencer dans dix minutes. Dix minutes…: une éternité pour les jeunes en pleine conquête de l’Irish Pub. Une éternité pour moi aussi, heureusement. Et ils repartent, ouf… je suis pas encore très maillé pour ça non plus. À La Rochelle, les artistes de cirque parviennent à raconter pendant une demi-heure que le spectacle va commencer immédiatement ; j’ai de la route à faire, je ne suis qu’un amateur.

Un de ces jeunes loubards s’est quand même enhardi, épaté par mes timides débuts en maquillage. Lui, il fait du tatouage, m’a-t-il dit. Il m’a demandé s’il pouvait dessiner un scorpion sur ma peau. Ok. Un scorpion… Je ne sais pas ce que ça veut dire, si c’est un bon ou mauvais symbole ? Je l’ai sur la peau, un inconnu l’y a dessiné.

 

3 commentaires

  • Je te vois jamais diantre!

  • « Comment ce prodige peut avoir lieu »? A mon avis, il y a aussi que la géographie contribue à faire l’histoire: le contexte! C’est à la Rochelle, dans le cadre d’un festival alors les personnes qui y vaquent n’y sont pas par hasard: elles sont disponibles, réceptives, elles n’attendent que ça…Le temps aussi fait le contexte: c’est les vacances, elles ne sont pour la plupart pas sur une trajet boulot-bus-course(s)-: en ce sens aussi elles sont disponibles. Tout est là dans le contexte pour créer le fameux « égrégore » (dont on ne parle pas seulement dans l’ésotérisme et le spiritisme mais dont « on » connait aussi l’existence dans une salle de théâtre, de ciné, un meeting politique (Hitler l’avait bien compris, ses successeurs aussi, d’o les parades avec chants, défilés etc. qui en mettent plein les mirettes). De toute façon, sais pas pourquoi j’écris: tu l’as dit plus brièvement que moi: »Il faut bien comprendre que les enfants sont heureux d’être ensemble. Si l’artiste capte ça, il a gagné.  »
    ah, l’art de la concision…

  • Et tu le dis aussi là: « Fondamentalement, il me semble qu’ils jouent sur le plaisir du public d’être ensemble. »
    Mais bien sûr, l’art du prélude…Merci de me le faire découvrir (même s’ il est certain que je n’en aurai jamais besoin! Pour rien au monde, j’aurai ton courage) . Et je crois que oui, comme ça s amorce déjà apparemment, tu vas retenir un peu plus de monde à St-é, mais le contexte ne sera jamais aussi propice!
    Peut-être serait-il favorable de préférer les week-end et quand les beaux fours sont encore là, le début de soirée?
    Signé: une scorpionne

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